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Full text of "Les Trois races : les anglais, les allemands, les français"

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BIBLIOTHEQUE SAINTE - GENEVIEVE 




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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
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LES TROIS RACES 



LES ANGLAIS, LES ALLEMANDS, LES FRANÇAIS 



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GENEVIEVE 




DU MÊME AUTEUR : 



1 



LA VENDÉE. Le pays, les mœurs, la guerre. 1 vol. in-8. 

LES DERNIERS ORATEURS. — 1848-1852. 1 vol. in-12. 

L'EXPOSITION UNIVERSELLE DES BEAUX-ARTS. 1855. 
1 volume in-8. 

ÉTUDE SUR LES ŒUVRES DE NAPOLÉON III. In-S°. 

LES VICTOIRES DE L'EMPIRE. G* édition, 1 vol. in-12. 



LES PÈRES DE L'ÉGLISE. Choix de lectures morales. 
2' édition, 1 vol. in-12. 

LA BRETAGNE. Récits et paysages. 1 volume in-12. 












Pari--. — Imp. W. Remqcei, Goupï et Cie, rue Garancière, 5. 



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LES 



TROIS RACES 



Les Anglais , les allemands , les Français 



EUGENE LOVDIIV 



Nouvelle 




corrigée 



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PARIS 

P. BRUNET, LIBRAIRE-ÉDITEUR 
31, rue Bonaparte 

18 62 



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AVERTISSEMENT 



DE L'ÉDITEUR 



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Cet ouvrage a été publié, une première 
fois, dans un journal quotidien de Paris (1), 
sous le titre des Trois Races, puis, en vo- 
lume, sous celui de l'Angleterre et l'Allemagne 
en France, de l'influence des idées anglaises et 
germaniques sur l'esprit français; il reparaît 
aujourd'hui avec son premier titre : Les 
trois races, les Anglais, les Allemands, les 
Français. 

(1) Le Pays. 



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L'histoire de ce petit livre ne serait pas 
une des pages les moins curieuses de l'his- 
toire littéraire de ce temps : deux jugements 
d'arbitres; — une menace de duel; — le 
manuscrit perdu dans les bureaux du jour- 
nal; — la publication ne commençant qu'a- 
près une note explicative de la rédaction, 

— arrêtée dès le milieu du premier chapitre, 

— reprise par voie d'huissier, — interrompue 
de nouveau, — reprise encore par le même 
moyen; — comparution devant le tribunal 
de commerce ; — refus du journal d'in- 
sérer la Conclusion et décision conforme 
du tribunal ; — saisie de l'ouvrage trois 
heures après qu'il a paru en volume; — 
examen du livre; — permission enfin, au 
bout de huit jours, de le mettre en vente: 
voilà les phases par lesquelles il a passé de 
1852 à 1854. 



Toute cette opposition venait d'un malen- 
tendu : on prenait l'ouvrage pour un acte 
d'hostilité contre des peuples" voisins; tel 
n'était pas le but de l'auteur. Sous forme 
d'études morales, et en s'appuyant sur l'au- 



■ 



torilé des faits, il exposait une théorie philo- 
sophique, un système, selon le mot d'un 
critique. Il ne s'agissait pas de l'Angleterre, 
de l'Allemagne et de la France, mais des 
différents caractères d'hommes positifs, poé- 
tiques ou raisonnables; l'auteur appelait les 
uns Anglais, les autres Allemands, les troi- 
sièmes Français; il eût pu tout aussi bien 
les appeler Romains, Carthaginois ou Athé- 
niens. 



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Celte façon de parler, du reste, est de- 
puis longtemps dans le domaine public; que 
de fois n'a-t-on pas entendu dire : Il est po- 
sitif comme un Anglais? d'une utopie : ce. 
n'est qu'une rêverie Allemande? et d'un es- 
prit net, ouvert, primesautier : c'est un vrai 
Français? n'a-t-on pas appelé Franklin, le 
plus Français des Américains? 11 n'y a donc 
là rien d'agressif ni de paradoxal; seulement, 
à cette idée devenue presque un lieu com- 
mun, l'auteur a donné une forme nouvelle; 
cette vérité il l'a examinée dans ses applica- 
tions à la religion, à la philosophie, à la po- 
litique,"aux lettres et aux arts, etc. Aujour- 



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d'hui il a la conflance que le public ne s'y 
trompera pas : ce ne sont pas trois peuples 
qui sont ici en question, mais trois types 
d'hommes. 



1 

1 










INTRODUCTION 



a*-o 




Les hommes se peuvent diviser, quand on 
les considère au point de vue de l'intelli- 
gence et du caractère, en trois classes : les 
rêveurs, les positifs et les esprits pratiques. 
Chez les premiers domine l'imagination , 
chez les seconds la raison, chez les derniers 
il y a équilibre des deux facultés. Les natu- 
ralistes diraient que les rêveurs sont plus 
nerveux, les positifs plus sanguins, et que 
les esprits pratiques participent dans une 
juste mesure des deux systèmes. Les hom- 



10 



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mes sont plus profondément séparés par 
cette diversité de génies que par les natio- 
nalités, les climats et les temps. Il y a moins 
de différence entre le Caucasien blanc et le 
Malais jaune qu'entre le rêveur sensible, 
poëte, amant de l'idéal, et le positif, calcu- 
lant tout, matériel et égoïste; ils sont véri- 
tablement de races distinctes : « Ce sont les 
natures et non les opinions, a-t-on dit, qui 
font les plus irréconciliables ennemis. » 

Cette division a existé de tout temps et 
partout : mais dans certains pays, si une 
race s'est trouvée particulièrement déve- 
loppée, elle a donné son caractère à la na- 
tion : ainsi l'Allemagne est la patrie de 
l'imagination, l'Angleterre de l'esprit positif, 
la France du sens pratique. 

Assistez aux séances d'une assemblée dé- 
libérante, vous ne pourrez vous empêcher 
d'être frappé des méthodes opposées qu'em- 
ploient les orateurs en traitant le même 
sujet. Pour les uns, tout est prétexte à théo- 
ries; ils posent un principe général et sur 
cette base dressent un édifice complet; tout 
s'y trouve : destinées de l'humanité, esprit 



11 



et tendances de l'époque, avenir social ; dans 
l'ensemble disparaît, partie imperceptible, 
le sujet proposé. 

D'autres considèrent la question à part de 
tout ce qui s'y rattache : ils l'examinent dans 
ses mille détails, la dissèquent minutieuse- 
ment; rien ne leur échappe, rien, si ce n'est, 
comme à certains médecins, l'âme, qui anime 
tout ; il semble que le fait actuel soit étranger 
au monde entier, qu'il faille tout lui sacri- 
fier : ils l'isolent. 

Les autres, enfin, emploient les deux mé- 
thodes, la synthèse, sauf l'excessif déve- 
loppement des premiers; l'analyse, sauf l'a- 
ride exclusion des seconds. 

Avec l'hypothèse et les généralités, les 
premiers sont souvent nobles et élevés; 
mais, privés du sentiment de la réalité, ils 
concluent à l'impossible, à l'utopie. Par 
l'examen, les seconds découvrent habile- 
ment l'utile; mais, sans sublimité dans l'es- 
prit, dédaignant la loi éternelle de justice, 
ils aboutissent à l'intérêt égoïste et brutal. 
Les derniers seuls, par un heureux mélange 
d'observation et de générosité, de connais- 



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12 

sance des faits et de désintéressement, sa- 
vent à la fois envisager le sujet dans son 
étendue et ses parties, saisissent le bon et 
le beau, le réel et l'idéal, et l'application de 
leurs idées est aussi propre aux intérêts de 
la nation qu'honorable pour la dignité hu- 
maine. 

Ainsi, de trois orateurs concluant de la 
même manière, repoussant également la 
même proposition, le droit au travail, par 
exemple, l'un dirait : 

« Je ne veux pas le droit au travail, parce 
qu'il n'y a pas de droit au travail. » 

Le deuxième : « Je neveux pas le droit au 
travail, parce qu'il ne donnerait aucun 
profit. » 

Le troisième : « Je ne veux pas le droit 
au travail, parce qu'il ne peut s'appliquer. » 

L'un, sans considérer si le droit au travail 
est utile ou non, le nie en principe. 

L'autre, sans se soucier du principe, le 
rejette comme contraire au gain. 

Le dernier, sans s'arrêter à chercher si le 
principe existe, s'il donnera profit ou perte, 
l'écarté comme impraticable. 



13 

Le premier a pour règle Y absolu, le second 
Yintèrêt, le troisième le bon sens. 

C'est là le caractère des trois races. 

Dans une discussion, on s'écrie parfois : 

Nous ne parlons pas la même langue! Rien 
de plus vrai. On ne parle pas, en effet, la 
même langue, non-seulement de fond, mais 
de forme. Deux hommes qui soutiennent les 
principes de liberté ou d'autorité, la matière 
ou l'esprit, se servent du même idiome dans 
tout ce qui est accessoire, les verbes, les 
adverbes, les prépositions; quant au fond 
de la langue, les mots sonnent de même, 
mais ils ne sont pas de même famille : à cha- 
que instant vous entendez l'un jeter ces 
belles et nobles expressions : dévouaient, dé- 
sintéressement, honneur, sentiment, dignité hu- 
maine; l'autre répond par Yintèrêt, le néces- 
saire, l'utile, les besoins de la vie; la conver- 
sation durât-elle deux heures, les mêmes 
mots reviendraient sans cesse, et le langage 
de l'un serait aussi incompris de l'autre que 
si c'était du syriaque ou de l'arménien ; c'est 
réellement une langue étrangère. Les deux 
discours marchent côte à côte, sans jamais 



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se joindre, comme deux fleuves qui coulent 
parallèlement, séparés par des montagnes; 
et un spectateur qui ne saurait que quelques 
mots de français pourrait, par ces seules 
expressions toujours répétées, reconnaître 
qui est le matérialiste ou le spiritualiste. 

C'est ainsi que des hommes d'une puis- 
sante intelligence ne se peuvent comprendre 
entre eux ; ils parlent des langues différen- 
tes; comme les peintres de diverses écoles, 
ce qui semble rouge à l'un paraît blanc à 
l'autre ; le hasard les a fait naître dans le 
même pays, mais ils sont réellement de pa- 
tries opposées : l'un est Allemand, l'autre 
Anglais, le troisième Français. 

Cette diversité d'esprit peut être utile et 
agréable dans les œuvres d'art et de poésie : 
dans la politique, elle est fatalement nui- 
sible; il n'est pas indifférent qu'un peuple 
soit gouverné par des Anglais, des Alle- 
mands ou des Français. 

Une nation devrait avoir pour chef un 
homme. Je ne m'écrierai pas comme le comte 
J. de Maistre : « J'ai connu des Italiens, des 
Allemands, des Russes, des Français, mais 



15 

je n'ai jamais rencontré d'homme ; » je dirai : 
Il y a très-peu à' hommes. 

Dans notre misérable univers, nous avons 
été tellement diminués de notre force pri- 
mitive par les travaux, les maladies, les ac- 
cidents et les vices, qu'il reste aujourd'hui 
un très-petit nombre d'hommes complets. 
Au lieu d'être la généralité, Yhomme est 
l'exception ; les autres sont des moitiés, des 
tiers, des quarts d'homme; il est homme vé- 
ritablement celui-là seul qui, possédant, au 
physique et au moral, toutes ses parties in- 
tactes, a conservé, par succession, une or- 
ganisation saine et forte, pleine et abondante, 
comme était notre premier père, au jour de 
la création. 

Lorsque, dans la bataille mortelle de la 
vie, apparaît un être d'une attitude calme et 
vigoureuse, noble et simple, portant sur son 
visage un reflet de la primitive beauté, te- 
nant en bride toutes ses facultés, raisonna- 
ble où il faut penser, ému où il faut sentir, 
pouvant ce qu'il veut, et montant sans effort 
la montagne de sa destinée sublime ou dou- 
loureuse, les peuples, alors, étonnés et saisis 



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d'admiration, poussent des cris d'enthou- 
siasme, le prennent sur leurs bras, le por- 
tent en triomphe, lui mettent la couronne 
au front, et, pour le hausser encore, comme 
s'ils ne pouvaient croire qu'il soit de la même 
nature qu'eux, inventent un mot nouveau, 
le sacrent d'un nom extraordinaire qui sem- 
ble renier l'humanité, l'appellent un homme 
de génie ! 

Non! ce n'est pas un homme de génie! 
c'est un homme! Tel était Napoléon, et c'est 
en ce sens que lui-même disait, en l'abor- 
dant, au poète allemand : « Vous êtes un 
homme, Monsieur Goethe! » 

Des trois races, celle qui se rapproche le 
plus de ce type de l'homme est la race fran- 
çaise. 

La France a eu quelquefois le bonheur 
d'être gouvernée par des représentants de 
cette race : saint Louis, Henri IV, Louis XIV. 
Louis XIV était un génie français et ses 
ministres des esprits anglais. Le roi, com- 
mandant, dirigeant, inspirant tout, avait un 
caractère grand et élevé qui donnait à ses 
desseins la marque de la grandeur ; Colbert 



17 

et Louvois, excellents administrateurs, exé- 
cutaient admirablement ses conceptions; 
sans eux, Louis XIV eût eu des vues éten- 
dues, mais aurait été impuissant à les réa- 
liser; Colbert et Louvois, sans le roi, n'eus- 
sent été que de très-bons commis qui 
auraient employé leurs talents dans de pe- 
tites affaires et pour de mesquins résultats. 
Louis XIV, quand il les eut perdus, ne trouva 
plus la même précision, la même rectitude 
pour mener ses plans abonne On ; Colbert et 
Louvois, quand ils voulurent agir de leur 
propre mouvement, tombèrent dans de 
graves erreurs : l'un ne répugnait pas à se 
servir, dans sa politique, de moyens d'une 
moralité douteuse; l'autre, par un esprit 
étroit, fil manquer l'expédition de Hollande, 
en s'arrêlant aux places et ne marcbant pas 
droit à la Haye et Amsterdam. Jamais la 
France ne fut plus puissante et capable de 
hardies entreprises que dans ce temps où la 
pensée directrice était noble, fière, magna- 
nime, française en un mot; et où les minis- 
tres de cette pensée étaient actifs, rigides, 
positifs comme l'esprit anglais; jamais l'u- 









18 



■6 



nion des deux génies ne fut mieux combinée 
et appliquée : leur action fut complète, parce 
que chacun était à sa place, le Français la 
tête, les Anglais les bras. 

Tout homme appartient à une race, mais 
il n'en a pas toutes les qualités ou les dé- 
fauts; il en possède une ou plusieurs, il re- 
présente la race sous un rapport : ainsi il 
serait facile de faire voir que les jansénistes 
du dix-septième siècle, qui niaient la grâce, 
les économistes du dix-huitième, pour qui 
la société était fondée sur des chiffres, nos 
protestants, nos philosophes éclectiques sont 
des Anglais : ils s'appuient également sur la 
raison, ils ont pour moyen l'analyse, ils mé- 
connaissent le sentiment. Balzac, pour ne 
parler que des morts de notre littérature, 
était un Anglais, lui qui a introduit en 
France le roman domestique, qui se com- 
plaît dans les détails matériels, analyse mi- 
nutieusement les intrigues et les passions, 
montre de l'homme l'extérieur, son costume, 
sa maison, ses meubles, et dont la fable est 
toujours fondée sur l'argent. 
Nos Allemands ont commencé avec le 



19 



dix-huilième siècle, avec la décadence : Fé- 
neloo, qui s'éprit du quiétisme, et rêva Sa- 
lente; J.-J. Rousseau qui croyait à l'excel- 
lence de l'état sauvage; Saint-Martin le 
théosophe, étaient des Allemands. Qui fut 
plus Allemand que l'auteur d'Obermann, Sé- 
nancourt, avide d'atteindre l'idéal, le pour- 
suivant dans une rêverie insatiable, niant 
Dieu à force de le voir partout, et, se per- 
dant, de recherche en recherche, dans une 
métaphysique flottante, sans morale, sans 
base et sans foi? Un grand Allemand de 
notre âge fut Chateaubriand : René triste, 
dévoré d'un impossible amour, qui se plai- 
sait dans les forêts et les déserts, cet indé- 
pendant mélancolique qui avait gardé plus 
que ses compatriotes le génie rêveur du 
Breton celtique. Nos diverses écoles socia- 
listes, nos fantaisistes en littérature sont 
aussi des Allemands : tous, ils n'agissent 
pas, ils imaginent. 

On peut aisément reconnaître les esprits 
de races diverses. Un homme n'est pas rai- 
sonnable ou utopiste sur un seul point : 
toutes ses idées sortent de la même source; 



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20 

le principe de sa politique est le même que 
celui de sa religion, de sa philosophie, de sa 
littérature, de ses mœurs; par la connais- 
sance de l'une de ses opinions on devine les 
autres. 

Mon but est, ici, de caractériser les trois 
races, en les examinant chacune dans le 
pays où elle domine, les Anglais en Angle- 
terre, les Allemands en Allemagne, les Fran- 
çais en France; mais on peut faire partout 
les mêmes études : quiconque regardera au- 
tour de soi classera ses proches et ses amis, 
— on en a d'Anglais, d'Allemands, — et re- 
connaîtra la vérité d'un système qui repose 
non sur une fantaisie de l'imagination, mais 
sur l'observation des faits. 












PREMIÈRE PARTIE 



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LES ANGLAIS 



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PREMIÈRE PARTIE 



LES ANGLAIS 



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Quelle est cette race d'hommes muscu- 
leux et sanguins, fermement appuyés au 
sol, qu'on trouve par toute la terre, occupant 
les positions les plus fortes? Marchands, in- 
dustriels, trafiquants, ils semblent, respec- 
tueux d'eux-mêmes, ne regarder les autres 






24 

hommes que comme des instruments à 
leur service, et n'être sur terre que pour 
confisquer à leur profit tous les biens 
matériels. Mathématiciens, raisonneurs, leur 
religion est le protestantisme, leur phi- 
losophie le matérialisme; ils n'estiment, 
inébranlables aux sensations et aux sen- 
timents, que ce qui a un poids précis, un 
résultat net, ce qui se compte, se touche, 
se mesure et s'arpente. 

Ce sont les Anglais, race forte et basse, 
égoïste et ambitieuse, habile et avide, créés 
pour enlacer le faible dans les liens de leur 
implacable domination, et à qui le monde, 
pour le mal et le mépris qu'ils lui don- 
nent, rend une instinctive et universelle 
haine (1). 



(1) «La haine pour l'Angleterre est générale, dit 
J. de Maistre, j'observe, j'écoute, et je vois avec terreur 
qu'ils ne sont aimés que d'eux-mêmes. » — « A l'estime 
qu'on ne peut refuser â une nation puissante et éclairée, 
ajoute un écrivain du dernier siècle, les autres peu- 



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Modernes Carthaginois, leur but est le 
lucre, leur moyen le commerce, leur, pays 
une Usine. 

Dans leur île isolée au milieu de l'Océan, 
ils s'empressent, jour et nuit, à fabriquer, 
filer, tisser, forger ; puis ils exportent ces 
produits dans tout l'univers, qui leurlivre 
son or en échange. Ils ne gardent la paix, 
ils ne font la guerre que pour alimenter 
leurs machines et écouler leurs objets ma 
nufacturés. Ce ne sont pas eux qui se bat- 
tent pour l'honneur et non en marcliatids, 
comme le disait le roi Louis XV, ou qui, 
après avoir mis un ennemi à la raison , 
dédaignent de demander les frais de la 
guerre, parce que Yhonneur ne saurait 
être trop payé. Une guerre est-elle termi- 



ples joignent toujours un peu de haine, mêlée de 

crainte et d'envie. ■ 

PiIvarol, discours sur P universalité 
de la langue française. 
2 



26 

née, tout de suite le paiement, le prix; 
tout traité est un marché. Ils battent les 
Chinois, prenez notre opium ! Ils soutien- 
nent les Hollandais, à nous le Cap ! Ils 
renversent Napoléon, à nous Maurice ! Ils 
protègent la Grèce, à nous les îles Ion- 
niennes ! Ils délivrent Malte, à nous Malte! 
Maintenant, disait un général anglais après 
une victoire en Espagne, faites avancer 
les colons! — Payez-moi, ou je vous exter- 
mine ! tel est le langage de ce gouverne- 
ment, s'écriait un de leurs orateurs (l). 
Toujours le point utile , la chose 
qu'on touche, qui produit comme un 
champ, qui défend comme un fort, qui 
pèse comme un ballot; sur toute route 
ils mettent leurs comptoirs, leurs hôtel- 
leries et leurs canons. L'Angleterre n'est 
pas là où vous la voyez sur la carte, disait 



■ 



(l)Fox, discours au Parlement pendant la guerre 
d'Amérique. 






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27 

Fox à bieyes, elle est partout; l'Angle- 
terre n'est que la capitale de l'Angleterre. 

« C'est une nation de boutiquiers (1) » 
« Les Français sont commerçants après 
tout; eux sont commerçants avant tout (2)» 
Leur politique, leur gouvernement, leur 
religion, leurs institutions, leurs mœurs, 
tout a été conçu, réglé, fixé pour assurer 
la prospérité de leur commerce. 



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1 



Et d'abord, le commerce exige la li- 
bellé; leur histoire n'est qu'une suite 
d'efforts pour conquérir cette liberté. Des 
1215, sous le roi Jean, ils profitent d'une 



(1) Napoléon. 

(2) Charles Farcy. — De la Démocratie Améri- 
caine et de C Aristocratie anglaise. 





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28 

révolte pour pactiser avec le roi : les 
communes éliront leurs aldermen, les 
propriétés seront garanties, la liberté des 
personnes assurée; quelques années après 
la chambre des communes est constituée, 
son consentement devient indispensable 
au vote de l'impôt; c'est un essai du gou- 
vernement représentatif. 

Deux siècles après, la réforme met le 

pied chez eux. Henri VIII n'y voit pas un 

mouvement d'idées, mais le côté matériel; 

il confisque les biens ecclésiastiques au 

profit de la couronne, il rompt avec le 

pape, il se déclare le chef de la religion ; 

l'Église n'est plus catholique Romaine, 

ella est un des leviers du gouvernement, 

Anglaise et indépendante. 

En 1648, ils coupent la tête à leur roi , 
ils renversent leur long parlement, qui 
se perpétuait avec cette ténacité aveugle 
propre aux assemblées souveraines, et 
qui, se corrompant par l'immobilité, 






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29 

comme les eaux stagnantes, ne pouvait 
être un pouvoir fort et durable, et ils se 
donnent un chef sous le nom qui convient 
à la liberté, un protecteur. Cromwell ne 
s'arrête pas à discuter les théories ré- 
volutionnaires, il les domine, il élargit le 
commerce, il construit une flotte for- 
midable, il oblige les étrangers à briguer 
son alliance, il fonde la grandeur maté- 
rielle de son pays. 

En 1688 , ils chassent leur roi Jacques 11 : 
cette révolution accroît leurs privilèges. 
Nous vous prenons, disent- ils à Guillaume 
d 1 Orange, mais vous nous donnerez le bill 
des droits ; la garantie de la liberté des 
élections, de la liberté du jury, de la li- 
berté des débats du parlement, de la 
liberté de pétition. La prérogative royale 
est restreinte; ils veulent diriger eux- 
mêmes leurs affaires, examiner, discuter 
leurs intérêts. Le gouvernement constitu- 
tionnel est fondé; il tourne, marche, fonc- 



30 

tionne d'après des lois positives, comme 
une machine. 

Et ce parlement, qu'est-il? Un forum, 
un agora? Non, une bourse, ou, comme 
l'a dit un Anglais, un greffe (1). Les 
hommes qui le composent sont des hom- 
mes froids, exacts, aptes à l'administra- 
tion, expédiant les affaires avec netteté, 
précision, sans émotion; ne ressemblant 
pas aux Français qui s'animent, s'impres- 
sionnent de ce qu'ils entendent, se pas- 
sionnent pour ce qu'ils disent, et à qui, 
s'ils sont détournés de leur idée, il faut 
une forte tension pour la rejoindre; mais 
des gens qui ne perdent jamais leur su- 
jet de vue, qu'on dérange, avec qui l'on 
traite dix questions différentes, et qui, le 
visiteur parti, retournent leur fauteuil 
vers leur bureau et reprennent la phrase 



(1) Hume. 



51 

interrompue juste à la ligne, au mot où 
ils l'ont quittée ; des hommes d'État dans 
le sens strict du mot, qu'on a élevés dès 
l'enfance pour la politique, et qui, jeunes 
et imberbes comme Pitt, ministre à vingt- 
deux ans, Robert Peel à vingt-quatre, 
sont déjà des diplomates consommés, sa- 
vants dans le mécanisme gouvernemental 
et les roueries des chancelleries, maîtres 
dans la science de la vie positive. 



Les voilà réunis pour traiter de leurs 
intérêts ; rien pour l'apparence, tout pour 
le solide; point de tribune; celui que 
l'on appelle l'orateur, c'est le président ; 
ils arrivent comme ils se trouvent, en 
costume de ville, en habit de chasse, la 
casquette sur la tête, les éperons aux 
bottes, le fouet à la main ; cette absence 
de formes solennelles ne gêne point l'ar- 
gumentation vigoureuse , l'éloquence 



32 



ferme, robuste et véhémente de leurs Pilt, 
Fox et Chatam, qui sont les véritables 
orateurs anglais, bien plus que Burke, 
« dont l'imagination orientale et enthou- 
siaste saisissait moins fortement les vieux 
Anglais (1) »; mais ce n'est que par hasard 
qu'on entend de longues harangues : quel- 
qu'un a-t-il une observation à proposer, il 
se lève de sa place, s'explique et se ras- 
sied ; ils sont là pour faire des affaires et 
des lois, non des discours. 

Quelles lois font-ils? Des lois qui doi- 
vent rendre l'Angleterre riche et puis- * 
santé. De là leur aristocratie, leur légis- 
gislation séculaire, leur hiérarchie serrée, 
leurs vastes propriétés. Ils ont posé en 
principe que ce que la vieille Angleterre a 
établi dans les temps anciens est sacré; la 



(1) Ou l'écoutait rarement ; quand il allait pren- 
dre la parole, on se levait et on sortait; on l'ap-> 
pelait la cloche du dincr. 



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row bimw — a— m 



35 

stabilité était nécessaire pour assurer le 
commerce; la législation est demeurée 
stable et inébranlable, quelque absurde, 
quelque opposée aux mœurs qu'on la re- 
connaisse : ils ressemblent à Bacon, qui 
tenait pour le système de Ptolémée contre 
celui de Copernic, et qui appelait cette 
obstination une noble constance. On ap- 
plique journellement encore des lois du 
roi Edouard. 11 y a peu d'années, un 
homme fut accusé de bigamie ; il opposa 
une ancienne loi qui déclarait nuls les 
mariages mixtes non consacrés par un 
ministre anglican : c'était son cas, il fut 
acquitté. En 1817, un autre, accusé de 
meurtre, demanda le combat judiciaire; 
il n'y avait pas de loi qui l'eût abrogé ; il 
eut lieu. 

Le respect des institutions n'est pas 
seulement une loi, il est passé dans les 
mœurs ; chacun l'observe, même les 
émeuliers, même les membres du parle- 



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34 

ment, h' orateur ( le président) est le re- 
présentant de la loi, la loi vivante; ce 
n'est pas à la chambre que l'on parle, 
c'est à lui : « Autrefois même, il ne sem- 
blait pas un homme : on le désignait par 
ces mots : la chaire. La chaire commande 
le silence, la chaire termine le débat (1). » 
Il a des droits exorbitants : lorsque plu- 
sieurs membres demandent la parole, il 
l'accorde, non selon la priorité, mais à 
qui il lui plaît; il inflige des punitions 
auxquelles un Français ne se soumettrait 
jamais ; il peut condamner un député à se 
mettre à genoux devant ses collègues et 
à lui demander pardon, et cela n'est pas 
seulement écrit , cela arrive quelque- 
Ibis, cela s'exécute, et personne ne re- 
gimbe (2). 

Le parlement donnant l'exemple, le 



(1) Villemain. 

(2) Voy. note I. 



55 



peuple l'imite. Lors du fameux incendie 
qui consuma plus de dix mille maisons, 
en 1666, « dans les premiers instants, il 
eût été possible de tout arrêter en abat- 
tant les maisons qui environnaient le foyer 
de l'incendie : mais, par respect pour la 
propriété, le lord-maire ne voulut jamais 
le permettre sans le consentement des 
propriétaires, dont plusieurs étaient ab- 
sents; le moment passé, il ne fut plus 
temps d'en donner l'ordre (1). » 

De nos jours, des meetings de trois 
cent mille hommes se rassemblent régu- 
lièrement : on les prépare d'avance au 
grand jour; personne ne s'en effraie; ils 
vont juste jusqu'au point qui a été con- 
venu, et toute cette foule se disperse de- 
vant la baguette d'un constable. 

Tout citoven, d'ailleurs, est constable. 



(1) Nougarèdc de Fayet; Lettres sur l'Angle- 
terre. 



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36 
Un marchaud qui, du seuil de sa Lou- 
tique, regarderait tranquillement arrêter 
un voleur sans prêter main-forte paierait 
une amende; par cela même qu'il profite 
de la loi, il est chargé de la faire obser- 
ver. 



.'.::: 




Ainsi s'est conservée intacte l'aristo- 
cratie : l'égalité ne sert pas au commerce, 
elle lui est contraire ; pour gagner il faut 
des instruments, et, comme les instru- 
ments les meilleurs sont les vivants, ils 
ont pris des hommes : une partie de la na- 
tion a tenu l'autre esclave ; l'aristocratie 
n'existe pas seulement par droit hérédi- 
taire, mais par nécessité, pour enrichir 
l'Angleterre; elle est la tête, le peuple 
n'est que le bras. L'Angleterre est un 
grand arbre qui étend de toutes parts son 
ombre sur la terre : l'aristocratie, maî- 
tresse branche, depuis des siècles nourrie 
des sucs les plus purs, saine et ver- 



ô l 

doyante, dresse haut sa tète orgueilleuse ; 
les autres branches, bourgeois et popu- 
laire , poussées au-dessous , longtemps 
étiolées, atteignent à 'peine ses plus bas 
rameaux : elle, libre et fière, aspire puis- 
samment la vie; la force de l'Angleterre 
s'épanouit dans sa Heur, l'Aristocratie. 



Le peuple l'a compris; il s'admire en 
ses maîtres. Il est esclave, mais il sait 
qu'il est le maître du monde. Il considère 
les nobles comme une race réellement à 
part. A Londres, on dit à un étranger que 
l'on invite à un bal : « N'y manquez pas ; 
nous aurons peut-être un lord ! » Eu ren- 
dant compte d'un concert, les journaux 
ne donnent la liste des artistes qu'on a 
entendus qu'après celle des lords et des 
ladies qui y ont assisté. Une anglaise ne 
pouvait assez s'étonner, au dernier siècle, 
de voir de simples bourgeois en France 



; 






38 

se permettre de discuter librement avec 
des comtes et des marquis,. les battre par 
de bons arguments, et garder leurs opi- 
nions. Le peuple n'est pas admis dans les 
musées, et , quand un grand seigneur 
chasse au renard avec deux cents chiens, 
cinquante chevaux, trente piqueurs, fou- 
lant les champs ensemencés, enfonçant 
les haies, renversant les murs, allant ainsi 
dix lieues devant lui, les fermiers, sur son 
passage, lui ouvrent les barrières le bon- 
net à la main, debout et respectueux. 
Enfin , et ce dernier trait marque la 
profondeur des distinctions, les pairs seuls 
intronisent le roi ; la chambre des com- 
munes n'assiste pas à la cérémonie; elle 
ne concourt pas à l'institution du pou- 
voir : elle l'accepte. 

Nul ne songe à sortir de sa classe, les 
négociants se font honneur de continuer 
un nom connu dans le commerce, une 
maison ; c'est là une sorte de noblesse , 



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39 

mais ils ne tendent pas plus haut; et sir 
Charles Napier, ayant osé dire, dans une 
brochure, que Dieu, distribue le génie sans 
acception de rang ou de naissance, sa ré- 
clamation fut accueillie par un cri presque 
universel d'horreur. 

Encouragée par les mœurs et par cette 
volontaire acceptation de sa supériorité, 
l'aristocratie n'a rien négligé pour se 
constituer fortement : la hiérarchie a réglé 
les rangs et les usages de la vie dans les 
plus petits délails : elle s'est adjugé tous 
les hauts emplois; elle seule occupe les 
grades de l'armée ; elle a accaparé, mono- 
polisé la justice à son profit : en principe, 
la justice est rendue à tous également, 
mais les frais en sont si énormes, qu'il 
n'y a que les riches qui puissent l'aire 
valoir leurs droits. 

Ses privilèges s'exercent même dans les 
collèges, dans les écoles, parmi les enfants. 
Les jeunes nobles ont un costume et une 



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place à part dans les universités; les fils 
de pairs y sont admis sans subir d'exa- 
men ; on fouette les écoliers nobles comme 
les autres, mais ils ont le droit exclusif 
d'être fouettés avec du pommier. 

Déjà possédant la plus grande partie du 
sol, elle a détruit peu à peu la moyenne 
propriété; elle a refusé aux journaliers 
la faculté d'acquérir des terres, et le par- 
lement et la nation ont applaudi, quand un 
orateur s'est écrié que « pour le bonheur 
du pays, les classes laborieuses ne doivent 
pas avoir d'autre moyen d'exister que 
leur salaire. » 

Le nombre des pauvres s'est, il est 
vrai, extraordinairement accru. Qui don- 
nera idée de cette misère dont les autres 
nations de l'Europe n'ont qu'une impar- 
faite image ? — Qui dira ces refuges où 
l'on retire des enfants « qui n'avaient au- 
cun asile pour la nuit, qui s'abritaient au 
fond d'une grosse tonne, dans le fourneau 



EKyS 



41 

d'une pompe à feu, sous une voûte en 
construction (1)? » Ces habitations, « infé- 
rieures en décorum et en apparence aux 
plus sales étables(2),>- ces écoles des pau- 
vres si brutalement appelées écoles des 
haillons ( Ragged school), ouvertes à des 
petits enfants « déguenillés, pieds nus, af- 
fublés, dans l'école comme au dehors, de 
ces loques inconnues en France, vête- 
ments à jour, débris indescriptibles d'ha- 
bits noirs (3) ; » ces rues impures encom- 
brées d'enfants jetés comme au rebut, 
accroupis ça et là, et « qui ne semblent 
bons qu a être balayés comme une vermine 
de la face de la terre ? (4) » Qui décrira 
ces quartiers « où les parents apprennent 
à leurs fds à devenir voleurs, à leurs tilles 









(1) Rapport de l'Union des llagged-School. 

(2) Eug. Buret. 

(3) Madame Marie Carpentier. 
[il) Madame Marie (Jarpentier, |g( C&T jSj 




i 



42 



prostituées (1)? > Ces pensionnats du vol, 
réglementés , surveillés par l'autorité, 
où l'on enseigne l'art du vol à des entants 
de treize et quatorze ans ? (2) Ces pu- 
blic house où « les hommes, les fem- 
mes, les enfants viennent se ranger 
par centaines sur des bancs pour y 
savourer, avec un plaisir morne, les 
illusions contenues dans un verre d'eau 
de feu? » Et les 2,500 cours de Li- 
verpool et Manchester , ces fabriques 
de criminels , selon une expression an- 
glaise , dont l'air empesté ne se re- 
nouvelle jamais (5) ? Et les caves 
de Saint-Gilles , les bouges de White- 
Chapel à Londres, ces chambres souter- 



I 



(1) Rapport de l'union des Ragged-School. 

(2) Aussi la statistique criminelle constate-t-elle 
qu'il y a à Londres 1 arrestation sur 40 habitants. 
— La proportion des crimes à Londres est de 1 sur 
100 ; à Paris, elle n'est que de 1 sur 4O0. 

(3) Léon Faucher. 



45 



raines, d'à peu près dix pieds carrés , où 
trente à quarante créatures humaines, 
hommes, femmes, enfants, jeunes gar- 
çons et jeunes filles, couchent pêle-mêle, 
et dont les corps protégés seulement par 
d'inutiles guenilles apparaissent , dans 
leur quasi-nudité, comme un étalage de 
chair humaine, où de fétides enfants 
serpentent autour d'un homme et d'une 
femme, des pieds sur des bras, des têtes 
sur des poitrines, dans un indescriptible 
entrelacement (1) ? Où, enfin, la promis- 
cuité et l'inceste sont si communs et, 
pour ainsi parler, si naturels, qu'un éco- 
nomiste français en les visitant s'écrie 
<i que la pudeur semble, dans cette so- 
ciété, devenir, comme la richesse, le 
privilège des classes élevées (2) ! » 



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(i; Eug. Rendu. Rapport sur Clnstruction pri- 
maire à Londies. 
(2) Léon Faucher. 



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C'est là qu'on entend des chansons 
dont les héros s'appellent Bille jeûne un 
mois , et Belsy la peau el les os. « J'ai 
traversé l'Espagne désolée par la guerre, 
disait Byron, j'ai habité quelques-unes des 
provinces les plus opprimées de la Tur- 
quie, et je n'ai vu nulle part autant de 
misère qu'en Angleterre. » 

Pour se défendre contre celte marée 
envahissante, qu'a fait l'Angleterre ? Elle 
,a établi la taxe des pauvres, ouvert les 
Work-House, elle a sacrifié une grosse 
somme au paupérisme (l) , mais elle a 
gardé son pouvoir. 



Ce régime , fondé sur le mépris de 
l'homme, et poussé à l'extrême, pouvait 
exciter les révolutions, et, avec les révo- 
lutions, plus de commerce, de bien-être 



(l) 300 millions environ. 



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45 

et de profit. L'Angleterre ne s'est jamais 
mêlée aux révolutions extérieures que 
pour en tirer parti ; elle n'a jamais souf- 
fert d'être troublée par les idées, et elle 
a pris des précautions pour s'en préser- 
ver. Au moment où elle voit arriver une 
révolution, elle lui jette un privilège, et 
la révolution passe. « Ce n'est pas devant 
la justice et la vérité qu'elle s'incline, 
c'est devant la force (1). » 

De tout temps, l'aristocratie a eu pour 
règle, quand un roturier se distinguait 
et pouvait rendre des services, de lui 
ouvrir ses rangs; elle se servail de ses 
bourgs pourris pour élever des jeunes 
gens capables, mais pauvres. C'est ainsi 
que furent élus députés Burke, Pitt, Fox, 
Sheridan, Brougham, Pciceval, Aber- 
cromby, Canning. Eu se recrutant sans 



: 



(1) John Lemoinne.— Vis et dolus tir tûtes cardina- 
les sunl, disait l'anglais Ilobbcs. 



! 



40 



I 







cesse parmi les hommes supérieurs de 
toutes les classes, elle marchait toujours 
à la tête de la nation par le prestige et 
par l'intelligence. 

L'opinion s'étant soulevée contre les 
bourgs pourris, elle les sacrifia : un minis- 
tre vint dire un jour en pleine chambre : 
a Si le parlement ne se réforme pas lui- 
même, il sera réformé par la pression du 
dehors et par la colère du peuple »Le par- 
lement se réforma : mais en feignant d'a- 
bandonner son privilège, la noblesse sut 
encore y gagner : elle ôta le droit de re- 
présentation aux bourgs pourris, à des 
masures qui votaient pour un seul habi- 
tant ; elle le donna à des hommes qui 
dépendaient d'elle, et qui n'étaient que 
des masures vivantes qu'elle vend et 
achète aA r ec ses millions (1) : le change- 

(1) Aux élections àe 1861, les tories dépensè- 
rent 75 millions de lianes. 






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47 

ment parut un bienfait, le privilège fut 
ratifié par l'assentiment général ; il de- 
vint inébranlable. 

C'est par une suite de concessions sem- 
blables politiquement raisnnnécs que 
l'Ançrleteri e se tire de toutes les diffi- 
cultes. Elle n'a des colonies que pour pla- 
cer ses produits; elle en fonde et en 
prépare sans cesse et partout; elle y 
exporte ses excédants en tontes choses, 
hommes et marchandises. C'est même 
un nouveau genre de production ; « elle 
fait des peuples (1). » Plusieurs de ces 
colonies sont devenues si importantes 
qu'elles ont exigé de nouveaux droits; 
elle les leur a accordés, et tellement lar- 
ges, que ces droits entraîneront tôt ou 
tard l'indépendance ; elle ne s'en épou- 
vante pas ; elle les laissera volontiers 
aller ; elle a calculé que le commerce 



.:::: 



.::,! 



(1) n'Haussez ; Voyage dun Exilé. 



48 

d'un pays libre lui sera plus profitable 
que celui d'une colonie. 

Depuis des siècles, l'Irlande s'agite 
pour échapper à sa domination : tout 
semble contre les Anglais, la séparation 
géographique, les mœurs, l'énormité des 
richesses d'un clergé inutile et ennemi, 
les excitations de l'étranger, le génie d'un 
orateur puissant et populaire comme ceux 
de l'antiquité, la religion surtout. Vingt 
fois l'Irlande s'est soulevée, vingt fois on 
l'a crue perdue, elle est encore à eux. Ils 
n'y ont pas beaucoup de troupes, ils ne 
font rien de très-violent, ils ne pendent 
pas trop ; de temps en temps, ils accor- 
dent quelque chose, et la révolte n'est 
jamais complète : « l'Angleterre est unie 
\ l'Irlande comme le requin à sa proie ; 
l'un dévoie l'autre , et cela fait une 
union (1). » Les Anglais ont besoin de 

(i) Hyron. 



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40 

ces gras pâturages qui nourrissent de 
si beaux bestiaux, rie ce peuple de pau- 
vres à qui ils vendent leurs vieux ha- 
bits (I); ils les tiennent, et ils les gar- 
deront. 

Enfin, de nos jours, une longue paix 
ayant développé le commerce dans le 
monde entier, de nouvelles nations étant 
nées à l'industrie, chacune a commencé 
à produire pour ses besoins et à vivre 
de son propre travail. La grande usine 
Anglaise allait fonctionner sans avoir de 
débouchés, entasser les produits sans 
trouver d'acheteurs. Aussitôt un homme 
se lève qui prend une résolution éner- 
gique. Par une combinaison simple et 
hardie, d'un seul coup il abaisse de moi- 
tié le tarif des douanes; l'Angleterre en 
souffrira d'abord, mais bientôt on l'inon- 



(i) Il s'exporte chaque année, d'Angleterre en 
Irlande, pour six millions de vieux vêtements. 



lit;:) 

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50 

dora de produits bruts, elle les transfor- 
mera en objets manufacturés à meilleur 
compte, et elle forcera à les accepter 
l'Europe et l'Univers. Robert Peel em- 
pêche une révolution en en faisant une ; 
ce qui, aux yeux de quelques-uns, devait 
saper la richesse anglaise, la consolide; 
ce qui devait la tuer la fait vivre (1). 



Ainsi se trouve constituée la Grande- 
Bretagne ; elle sait où elle va gagner de 
l'argent : sa règle de conduite, c'est le 
profit. Peu importe qui la commande 
femme ou homme, héros ou imbécile ; 
tout est organisé, pesé, prévu : la ma- 
chine est chauffée; les leviers balancent 
leurs grands bras ; les pistons montent et 
descendent tour à tour; la chaudière bout 
et lance ses tourbillons de fumée noire 



il) Pitt avait déjà commencé petit; ré-forme. 



51 

par la longue cheminée. A de certains 
moments, la soupape s'ouvre et laisse 
échapper en sifflant la vapeur brûlante ; 
les roues tournent et battent les vagues 
de leurs volants rapides ; et, tout chargé 
de ses ballots, montrant par ses sabords h 
gueule de ses canons, son pavillon rouge 
au haut de son grand mât, large de flanc, 
fort de proue, lesté, armé, cuivré, le 
vaisseau de la Grande-Bretagne s'avance 
à travers les mers, dominateur et con- 
quérant, insolent et superbe, et jetant à 
l'univers son luirrah de défi : Rule bri- 
lannia ! 



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52 



II. 



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Après la politique, la religion. A ces 
calculateurs il faut le pourquoi de tout : 
ils ne veulent pas ignorer ; ce qu'ils n'ex- 
pliquent pas, ils le nient. Ils n'ont pas la 
foi, ils sont protestants : le protestantisme 
est la religion du raisonnement, il ne 
donne rien au sentiment. Dans leurs tem- 
ples, point de signes extérieurs, de ta- 
bleaux, de statues, de parfums; des murs 
nus, et le livre, voilà tout. Le ministre, 
homme de tenue et de convenance, mortte 
en chaire et, sans geste, sans accent, dé- 
bite son prône : « officier de morale et 
d'instruction », comme le voulait Mira- 
beau, il passe le dogme sous silence : sa 
prédication, disait un Allemand, se réduit 
à répéter chaque dimanche ceci : « Christ 
fut honnête, il a recommandé a ses dis- 



55 



ciples d'être honnêtes : imitons Christ et 
ses disciples, soyons honnêtes. » « Un 
sermon français est d'ordinaire une ex- 
hortation animée et pleine de feu ; un 
sermon anglais est une suite de raisonne- 
ments instructifs et sans chaleur (1). » Il 
nourrit l'esprit, non le cœur; c'est, en 
éloquence, une pièce de résistance, un 
morceau de bœuf. 

Leurs livres de piété où il y a du senti- 
ment sont traduits des catholiques : de 
jeunes femmes protestantes en ont com- 
posé quelques-uns. C'est un pays sans 
arbre et sans eau, l'aridité même. On les 
lit comme on traverse un désert, parce 
qu'il le faut. A leurs démonstrations doc- 
trinaires on dit : C'est vrai ! sans être 
touché ; la charité leur manque. « Si le 
protestantisme, dit un journal protestant, 

(1) Hughes Blair. 



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54 

eût déployé autant de charité qu'il a fait 
preuve de critique et de science, if serait 
partout (1). » Us entreprennent cepen- 
dant des missions, ils ont fondé des so- 
ciétés bibliques, mais ce sont là encore des 
moyens d'étendre l'influence anglaise; 
leurs missionnaires savent servir les deux 
maîtres à la fois ; ils vendent des Bibles 
et du coton, prêtres et marchands (2). 

Telle religion, telle philosophie; ce 
pays protestant est la patrie de la 



(1) Le Lien, 18 août 1849. 

(2) « Un missionnaire protestant, dit un officier 
de marine, M. A. de Larminat, est à la fois un 
docteur, un industriel, un marchand, un pédago- 
gue, un chef de famille, sans charité, sans onc- 
tion, sans chaleur. Ce n'est pour ses ouailles, ni 
un père, ni un guide, ni un ami, ni un conso- 
lateur. On les déteste et on les méprise. ■ Voyez 
note II. 



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55 

philosophie sensualiste. Locke avait 
trop de raison pour nier l'âme, mais ce 
qui le frappait le plus, c'était l'action des 
sens : il prit l'axiome de l'école : « Nihil 
est in intellectu quod priùs non fnerit 
sub sensu, » et il fonda le matérialisme; 
il produisit Condillac et sa statue animée; 
pour expliquer l'homme il fallut une 
pierre (1). 

Mais le sensualisme affirmait, c'était 
trop; comme dans le protestantisme, la 
raison, en philosophie, ne s'arrête pas à un 
dogme, elle choisit : de là l'éclectisme. 
Les sensualistes anglais firent bientôt 
comme les philosophes de la décadence 
romaine; ils doutèrent du matérialisme. 
C'est que, pour affirmer même une erreur, 
il faut la foi : et ces philosophes dégénérés 
n'avaient pas assez de force dans leur âme 



(1) Voy. note m. 



■■■■■■■■^■■■■■B 



se 

pour soutenir une erreur qui leur fût 
propre. Impuissants à créer, ils fouillèrent 
dans les écoles passées, ils volèrent des 
matériaux à toutes les théories écroulées, 
et ils en construisirent un édifice sans 
plan, sans fondement et sans unité, 
l'éclectisme , c'est-à-dire la philoso- 
phie qui n'affirme rien , qui n'exclut 
rien, « qui ne jure par personne (1), » 
mais aussi qui ne fait jurer personne. Les 
éclectiques sont les indigents de la pen- 
sée qui demandent l'aumône à toutes les 
portes. 



(I) Jouffroy 



57 



m. 



Avec ces raisonneurs, ces discuteurs, 
ces protestants, ces sensualistes, ces 
éclectiques, faites donc des artistes ! l'An- 
gleterre n'a pas de musiciens (1), et pas de 
peintres (2) elle a inventé la seule partie de 
la musique qui soit précise et arrêtée par 
des règles, le contrepoint elle n'a pro- 



(1) Voyez Burney ( Hist. gènér. de ta Musique), il 
explique comment le génie musical favorisa do- 
rénavant très-peu les pays qui embrassèrent la 
réforme, l'Islande, par exemple, qui dès-lors ne 
produisit plus ni poètes ni musiciens : l'histoire, 
sous forme d'annales chronologiques remplaça la 
chronique animée; la dissertation savante détrôna 
la saga dramatique et pittoresque. 

(2) Voy. note IV. 

3. 



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58 

duit que des portraitistes, Reynolds, Dob- 
son, R. Walker, élèves de Van-Dick ; des 
miniaturistes, Hoskins, S. Cooper, La- 
wrence; des caricaturistes comme Ho- 
garth ; des graveurs, — la gravure est la 
limite où l'art se confond avec la méca- 
nique, — des représentants de la réa- 
lité (1). 

C'est la réalité que poursuivent tous les 
forts esprits anglais. L'université de Cam- 
bridge enseignait autrefois toutes les par- 
ties des lettres et des sciences ; peu à peu 
on négligea la littérature, la philosophie, 
l'histoire naturelle, etc. Ces chaires furent 
abandonnées; on jugeait qu'elles n'a- 
vaient pas une utilité immédiate ; il ne 
resta guères que la diplomatie et les ma- 
thématiques, c'est-à-dire la science des 

(1) Voy. note V. 



59 



affaires et celle des nombres ; à un cer- 
tain point de vue les mathématiques ré- 
pondent à tout. Naguères l'enseignement 
a été rétabli dans son état primitif; mais 
ce ne fut pas un Anglais qui y songea, ce 
fut un Allemand, le prince Albert. 

De là sortent ces écrivains carrés, soli- 
des, positifs, ces faiseurs de traités didac- 
tiques, complets, serrés, lourds à la main 
et au cerveau (\) ; ces auteurs de Philo- 
sophie de l'Histoire , où les faits sont 
théoriquement raisonnes (2) ; ces chiffon- 
niers ramasseurs de détails, qui repro- 
duisent tous les incidents, les nuances, 
les anecdotes, qui tiennent un journal de 
toutes les actions d'un seul homme (5) ; 



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■ 



( i ) La Rhétorique, de II. Blair. 

(2) Vllistoire d' Angleterre, de Hume, 

(3) Le Commentaire sur la vie de Charles V, de 
d'Israéli , et la Vie de Johnson , de Boswell ; la 
Biographie de Brummel, par Jesse. 



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SSH^HSihH^ïkà^^ËHH^ 



::::: 



60 
ces critiques acerbes et pénétrants, qui, 
dans les revues et les magazine , dont 
l'Angleterre est la patrie, font toute leur 
vie des examens de livres savamment, 
sérieusement, sans rechercher la gloire, 
en vrais juges, et que l'on a appelés les 
véritables grands écrivains de l'Angle- 
terre, ces économistes enfin, qui, au 
bout de six mille ans, se sont avisés d'exa- 
miner combien de livres de bœuf absorbe 
l'humanité; ces malthusiens qui raison- 
nent si logiquement : que faisons-nous 
sur terre? Nous vivons. Quel est le moyen 
de vivre? C'est de manger. Comment 
manger? En ayant du blé, de la viande, 
des subsistances. Produisez donc, semez, 
plantez, engraissez des bestiaux ! Et si le 
sol ne produit pas assez de blé? c'est qu'il 
est trop peuplé. Vous ne pouvez nourrir 
votre famille! Pourquoi avez-vous des en- 
fants? Toutes les places sont prises à la 
table de l'univers? Ne laissez plus appro- 



61 



cher personne! Tuez vos nouveaux-nés ! 
Failes-leur boire à petits coups de la 
liqueur de Godfrey (1). Au bout de deux 
ou trois semaines, l'anéantissement sera 
complet. 

Voilà du positif! Le positif, c'est aussi 
le but de la littérature anglaise : si la lit- 
térature allemande est formée d'air, la lit- 
térature des Anglais l'est de terre : ils 
composent surtout des romans intimes ; 
le roman intime est une analyse minu- 
tieuse, au moyen de laquelle ilsdissèquent 
le cœur, les passions, la nature ; ils ont, 
comme disent les Allemands, la faç on de 
voir d'un seul côlé; ils examinent la vie 
intérieure à la loupe, ils décrivent, sans 
en omettre un seul, les détails domesti- 
ques ; ils reproduisent l'histoire micros- 






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(1) Rapport de la commission du travail des en- 
toàts dans les manufactures, eu Angleterre, 18i3, 



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lun- 



es 
copique de la famille avec la fidélité d'un 
copiste chinois ; « ils font tourner six vo- 
lumes autour d'une théière. » (1) 

Ils sont parvenus à avoir du génie dans 
ces œuvres de patience : Daniel de Foë, 
Richardson, Goldsmith, Dickens, ont fait 
des chefs-d'œuvre en ce genre. L'instinct 
d'observation matérielle leur suggère les 
découvertes les plus originales. Le Vicar 
of Wakefield veut se débarrasser d'un 
visiteur importun; il lui prête un habit, 
ou une paire de bottes, ou un vieux che- 
val; l'emprunteur ne revient jamais : un 
Français n'eût pas imaginé cela, calculé, 
veux-je dire. 

Quelques-uns semblent faire scission 
avec cette foule analytique et sagace : 
Swift , Sterne , Walter-Scott. Ce n'est 
qu'une apparence : Swift n'a inventé Lil- 
tipui que pour décrire un à un les vices 
de la société anglaise ; sa fantaisie n'eui- 



(1) Philarète Chaslos. 



■■■ 



63 

porte pas sa raison, elle est un cadre pour 
sa critique amère. La forte partie de 
Walter-Scott n'est pas l'imagination, mais 
la peinture des caractères, la science des 
mœurs historiques, la conduite intéres- 
sante et contenue de la narration, hi, 
parmi son érudition, il rêve la figure fraî- 
che, fine et nuageuse d'une blonde miss, 
s'il s'émeut à quelque point de son récit, 
il le doit, comme Shakspeare, à son pen- 
chant vers le catholicisme : tous les 
grands artistes sont bien près d'être ca- 
tholiques. Sterne était un ministre pro- 
testant ; mais quel protestant, et quel mi- 
nistre! On ne voulait pas croire, à Paris, 
qu'il fût Anglais ; il papillonnait comme 
un charmant gentilhomme de Versailles ; 
il voyageait pour sentir, mais son émotion 
ne l'empêchait de rien voir, ni les nœuds 
du cothurne de la femme de chambre, 
ni la légère fatuité du jeune officier de 
Calais, ni la tabatière de corne du moine. 



■ 






84 



Positif est encore leur théâtre; Shaks- 
peare n'est pas seulement un poète dra- 
matique puissant, il est un poète anglais : 
observateur inexorable, armé d'une saga- . 
cité froide et moqueuse, il peint l'huma- 
nité dans sa brutalité, sans s'émouvoir, 
impassible, impitoyable comme un juge. 
Son impartialité hautaine a je ne sais quoi 
de cruel pour la race humaine; il est 
bien, comme on l'a dit, le poète des hom- 
mes d'État. A ces êtres matériels à qui il 
s'adresse, il faut des ébranlements vio- 
lents; il les traite à forte dose. Pour at- 
teindre le cœur à travers la grosse chair 
qui l'enveloppe, ce n'est pas trop des for- 
ces les plus énergiques, du spectre d'Ham- 
let, de la main sanglante de Macbeth, des 
bouffonneries de Falstaff , assaisonnés de 
gin et de brandy. Quand on traduisit 
Zaïre, de Voltaire, pour le théâtre au- 



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65 

glais, ce mot si simple et si touchant : 
Zaïre, vous pleurez! on le trouva trop 
faible: Vous pleurez! Qu'est cela? Qui 
ne pleure pas ? Ils mirent à la place : 
Zaïre, vous vous roulez par terre! Et, 
en effet, Zaïre se roulait par terre. 

Leur poésie, qui commença par des 
poèmes didactiques (1), a le même carac- 
tère, ou raide, régulière, compassée, rai- 
sonnable comme dans Pope et Àddisson, 
Boileaux trempés dans de la glace; ou in- 
time et mélancolique, comme les Lakis- 
tes, Shelley, Colericlge, Wordsworth , 
dont les chants pâles répondent à l'ennui 



(1) Warner (1558-1609), auteur d'une histoire 
légendaire de l'Angleterre; Drayton (1622), auteur 
de Poly- Albion, description topographique de l'An- 
gleterre ; Fletcher, qui, dans Vile de Pourpre, fait 
l'anatomie du corps humain, comme dans un traité 
d'anatomie. 






66 
des jeunes miss qui cherchent à éveiller 
en elles l'idéal; — la mélancolie vient 
du manque d'imagination ;— ou auda- 
cieuse et excentrique, pénétrant ainsi 
que des lames d'acier dans le cœur, 
comme les Nuits d'Young qui représen- 
tent la brume de l'âme et l'horreur déso- 
lée; ou ferme et solide, sublime à force 
de grandir la matière, comme Milton qui 
est bien plus le peintre de l'enfer et de la 
terre que du ciel, et qui, tandis que les 
Allemands idéalisent les corps, donne un 
corps à l'idéal ; ou aristocratique et or. 
gueilleuse, comme Byron, qui à l'humour 
joint le scepticisme et l'incrédulité; il ne 
raille pas comme Voltaire, il dissèque ; il 
ne rit pas, il épouvante; c'est un vrai 
Anglais, dédaigneux et amer, hautain et 
cruel. 



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IV. 



Le positif enfin, voilà ce qu'ils cher- 
chent dans la vie : « Tout doit s'y réduire 
à la pratique, au vrai, au réel (1), » à la 
satisfaction matérielle ; ils ont inventé le 
comforlable , le bien vivre ; les maisons 
anglaises sont les meilleures de ta terre, 
dit un de leurs proverbes. On a remarqué 
qu'ils ont les dents plus avancéesque nous; 
ils mangent plus de viandes qu'aucun 
autre peuple. Manger, pour eux., est une 
affaire sérieuse. En toutes leurs réunions, 
onmange; au spectacle, il faut qu'ils voient 
manger. Dans une représentation théâ- 
trale, on joue trois pièces, la table est 



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(1) Voyez Carlyle, pour qui un héros, un homme 
orai, c'est le premier soldat, le premier matelot 
venu « pourvu qu'ils fassent quelque chose. » 



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68 
mise dans les trois pièces, on mange trois 
fois, et on mange réellement; et manger 
leur profite:» les Anglais sont fiers de leur 
bien, disait lord Chatam, de leur repos, 
de leur aisance et même de leur embom- 
point. i Aussi, les naturalistes, quand ils 
font des citations d'bommes d'une gros- 
seur énorme, les prennent en Angleterre : 
on n'en trouverait pas en France, a re- 
marqué Buffon. Ils sont capables des plus 
grands excès, mais ils savent ce que peut 
absorber leur estomac, et quels moyens 
employer pour se remettre sur pied; on 
dépeuplerait l'Angleterre par indigestion 
si on lui supprimait le thé. 

Bien plus, heureux par les jouissances 
matérielles, ils croient que tout le reste 
des hommes leur ressemble. Us vous re- 
çoivent dans leurs châteaux, non avec la 
cordialité française, mais avec tout le 
comfort dont ils vivent : ils vous donnent 
des chiens, des fusils, des chevaux, des 




69 
beefteacks, du vin de Champagne, puis ils 
ne s'occupent plus de vous; au bout de 
quelques semaines vous partez, ils vous 
disent tranquillement au revoir, et ils 
reprennent la lecture de leurs gazettes ; 
ils ne pensent plus à vous (1). 

lis sont gens à vous donner à dîner, en 
vous faisant bien manger, en mangeant 
bien, sans prononcer un mot; seulement, 
à la fin du repas, ils vous disent : « nous 
vous demandons pardon, nous nevousavons 
pas fait beaucoup boire parce que nous 
sommes indisposés; mais la prochaine fois, 
nous vous ferons bien boire 1 . » C'est là leur 
politesse ; ils ne peuvent pas vous donner 
leur cœur, ils vous donnent ce qu'ils achè- 
tent, leurs vins et leurs viandes. 

Mais, à force de jouir, ils ne jouissent 
plus; on arrive vite au bout du fini. 
N'ayant pas d'imagination , ils ne créent pas 



■ 

..... 



■ 



(1) Voy. note Vf. 



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70 

Ils connaissent tout de suite ce qui est 
autour d'eux, ils s'ennuient. Alors, ils se 
lancent dans les paris énormes, bizarres, 
dans les chances du jeu. Les grands joueurs 
sont partout des gens sans imagination. 
Ils se torturent lesprit pour trouver des 
manières d'être originales, en dehors de 
la vie ordinaire, et pour lesquelles ils ont 
fait un mot : excentric. Le spleen aug- 
mente; ils ne peuvent demeurer où ils 
sont : ils vont chercher, regarder ailleurs. 
Us s'embarquent pour se rencontrer avec 
du nouveau. Us arpentent la France, l'Al- 
lemagne, au galop, ils voient l'Italie en 
courant, prenant en note que Saint-Pierre 
de Rome a tant de toises de long et le Va- 
tican tant de fenêtres de face. Vite ! vile ! 
l'Inde, l'Orient, l'Afrique, les Amériques ! 
les montagnes, les volcans, les déserts, 
les curiosités, les monstruosités, les em- 
poisonnements, les naufrages, les incen- 
dies, les exécutions, les révolutions! Us 



nmnm 



71 

sont alors, disent-ils, excités, car tout 
cela est fort rafraîchissant (1) ! Tout est- 
il vu ? oui : ils ne sont plus ni excités, ni 
rafraîchis : ils se tuent (2). 

On les voit passer dans le monde entier, 
partout les mêmes, le corps long, empesé, 
ni vite, ni lentement, « marchant pour 
s'avancer, non pour se promener (5), » La 
figure impassible, l'œil atone; ce sontdes 
visages, jamais des physionomies. Ils ont 
l'air distingué, car, lorsqu'on veul domi- 
ner, on se respecte, et le respect de soi- 
même donne de la distinction ; mais cette 
distinction n'a rien de délicat ; sous le 
noble on retrouve le marchand. Leurs 






m 
■ 



(1) Marguerite Fui 1er, citée par Phil. Chasles. 

(2) Les rapports anglais constatent que quatre ou 
cinq personnes par nuit se précipitent dans la Ta- 
mise. 

(0) iNougarède de Fayet. 



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72 
femmes, sans grâce, raidcs et empaque- 
tées, semblent, a-t-on dit, avoir deux 
mains gauches. Leurs hommes illustres 
sont tous taillés sur le modèle de ce duc 
qui vient de mourir ; ce sont de grands 
Anglais plutôt que des grands hommes : 
« devant leur image, on ne se sent ni ému, 
ni attendri, on attend toujours un rayon 
de soleil (1) » de ce soleil de l'âme qui 
s'appelle, selon ses applications, charité, 
amour, sympathie. 



Ils n'estiment pas, ils n'honorent pas 
l'argent, ils l'adorent; l'argent est la mar- 
que de la force, la force même. « 11 y a 
un bruit que Joijlh Bull comprend parfai- 
tement, disait O'Connell, c'est celui des 
schellings. » Le fonds de la langue An- 



(1) John Lemoinne. 



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73 

glaise n'est pas goddem , comme le disait 
Beaumarchais, ccslhoiv much, combien? 

Tout se paie avec de l'argent : par l'ar- 
gent ils châtient; les vainqueurs, du temps 
de la guerre des deux Roses, ne se con- 
tentaient pas de se défaire du vaincu, ils 
confisquaient tous ses biens. Aujourd'hui, 
dans les écoles, quand on veut fortement 
punir un élève, on le met à l'amende, il y 
est bien plus sensible qu'au fouet. En re- 
vanche, le soldat anglais est plus sensible 
au fouet qu'à l'humiliation. Le sentiment 
de l'honneur lui est inconnu. Un colonel 
ayant ôté la cocarde à un soldat, par imi- 
tation des Prussiens, le soldat en fut en- 
chanté; il n'avait plus le soin delà net- 
toyer. Le soldat est une machine, une 
bête bien dressée. On le nourrit bien, on 
le bat bien, et on le paie bien. 

Avec de l'argent, ils récompensent: 
les services que nous reconnaissons par 
des honneurs, ils les paient avec del'a: 






.::.'■. J 



74 
gent. Nelson reçut pour prix de ses vic- 
toires dix-sept millions, le duc de Wel- 
lington vingt-deux. 

L'honneur conjugal même, ce qui ne se 
remplace pas, ce qui n'existe que dans 
l'opinion, dans le sentiment, ils en font la 
balance avec de l'argent. La conversation 
criminelle ne donne droit qu'à une in- 
demnité pécuniaire ; un mari à qui on en- 
lève sa femme ne peut demander qu'une 
somme représentant le dommage qu'il 
éprouve par la perte de ses services : sa 
femme est un instrument pour son com- 
merce, elle est tarifée comme une vache : 
aussi, parfois la vend-il. 

Un Anglais racontait qu'il y avait dans 
sa famille une bank-note représentant 
plusieurs millions ; on l'avait encadrée et 
exposée dans le salon; il avait été élevé 
devant cela. 

Industriels enfin, en amitié, le profit est 
:ii)S cesse devant leurs yeux. Une mère. 



75 
écrivait à son fils éloigné d'elle de cinq 
cents lieues, ne lui parle pas de sa con- 
duite, de ses devoirs, de niaiseries de 
sentiments; elle lui développe l'art « d'uti- 
liser les relations les plus indifférentes en 
apparence, de ne se faire que des amitiés 
solides, de se lier publiquement avec une 
femme du monde pour se ménager l'en- 
trée des meilleures maisons. » 



V. 



Ils sont égoïstes, ce mot explique tout. 
Par égoïsme, ils ont un amour de la patrie 
excessif; par égoïsme, ils se tiennent ser- 
rés dans les liens de famille ; par égoïsme, 
ils pratiquent avec austérité le dimanche, 
ils recrutent leur aristocratie dans la bour- 
geoisie, ils ont fait la traite et prohibé la 



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'6 
traite ; par egoïsme, ils sont philan- 
thropes. 

Patriotes, ils ont volé, pillé, anéanti 
des nations : La foi punique, a dit le gé- 
néral Lamarque, a trouvé sa sœur dans 
les temps modernes, la foi anglaise. Ils 
ont hrûlé en pleine paix la flotte danoise 
à Copenhague, dépouillé la Grèce de ses 
chefs-d'œuvre, empoisonné les Chinois, 
ravi Ceylan aux Hollandais, annihilé le 
commerce du Portugal (1), fait disparaître 
de la terre, eux et les Américains, leurs 
dignes fils, cent peuplades sauvages ; au 
dieu du commerce ils ont immolé les in- 
térêts, la fortune, le sang, la vie de tout 
ce qui s'est rencontré sur leur chemin. 



(1) < Le Portugal n'est plus qu'un entrepôt des 

manufactures anglaises, une maison de détail et 

d'exploitation, t 

Elias Regnadlt. 
{Histoire criminelle du gouvernement anglais). 



77 



Respectant la famille, ils ont développé 
la prostitution au double de ce qu'elle est 
dans les autres pays. 

Politiques, en faisant nobles les fils des 
industriels, ils ont ôté au peuple toutes 
ses forces vives; ils l'ont démoralisé 
sciemment. 

Religieux, ils ont tenu dans des comtés 
entiers, au fond des mines, des familles, 
des races d'hommes, qui n'ont pas, qui 
n'ont jamais eu la notion de Dieu. 

Philanthropes, ils ont inventé le plus 
cruel supplice qui existe, le système pé- 
nitentiaire, l'isolement absolu qui rend 
imbécile ou fou, ou qui tue ; les pontons 
où trente mille Français périrent de mi- 
sère et de faim ; les tortures infligées aux 
voyageurs des wagons de troisième classe, 
auprès desquels un actionnaire de che- 
min de fer proposait naguères de placer 
des ramoneurs couverts de suie ; ils ont 
lait la traite pour agrandir leurs colonies; 



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78 
ils l'ont prohibée pour détruire celles des 
étrangers. 

Cruelle est leur législation : Blakstone 
comptait, au siècle dernier, cent soixante 
cas que la loi anglaise punit de mort ; san- 
glante leur histoire : dans leurs guerres 
civiles, les actes innombrables de cruauté 
ne sont pas l'effet de l'entraînement du 
moment ; ils sont réfléchis et calculés ; ils 
tuent leurs ennemis, parce que c'est seu- 
lement dans le tombeau qu'un ennemi 
n'est plus à craindre; les prétendants au 
trône n'enferment pas dans une prison 
leurs compétiteurs vaincus, ils les tuent. 
Us ne connaissent pas la force du sang : 
frères, neveux, oncles, femmes, peu im- 
porte : Jean Sans-terre fait égorger son ne- 
veu Arthur; Isabelle, son mari Edouard III, 
Henri IV, son cousin Richard II; Ri- 
chard IV Henri VI, puis les enfants d'E- 
douard IV ; je ne parle pas des reines qui 
montent sur l'échafaud, d'Anne de Bo- 



79 
leyn, Catherine Howard, Marie Stuart; la 
majesté royale n'est rien pour leur avi- 
dité de régner ; un édit de Henri VIII s'ap- 
pelle le Bill de Sang. — Leur histoire, 
a dit Voltaire, devrait être écrite par la 
main du bourreau. 

Leurs actions, si elles étaient animées 
par un sentiment élevé, répandraient des 
émanations pures, inspireraient de géné- 
reuses pensées, feraient battre le cœur 
d'un sublime enthousiasme. Au contraire, 
elles poussent aux jouissances matérielles, 
elles parlent au corps ; leurs lois morales 
sont unies à leurs mœurs immorales (1), 
leurs principes se résument dans le mot 
de ce gentilhomme lançant son fils dans 
le monde : « Allez, mon fils, — faites for- 
tune, — par les moyens honnêtes, — si 
vous pouvez! » 



::::: 



::::: 



(1) Quid olct graviui mistum diapasinale virus ? 

Martial. 



::::! 



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DEUXIÈME PARTIE. 



LES ALLEMANDS. 



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::::• 
::::; 













>NS*!i. 



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DEUXIÈME PARTIE. 



LES ALLEMANDS. 



I. 

N'avcz-vous jamais pénétré, un soir, 
au fond d'un faubourg éloigné de la ville 
bruyante, dans une maison calme, entou- 
rée de verdure et ombragé de grands ar- 
bres (1) ? Là, vous avez trouvé, au milieu 
de ses enfants frais, aux yeux doux et 



■ 



■ 



;.':::; 



(1) Voy. note VIL 



84 

étonnés, la mère de famille naïve et ten- 
dre, activement occupée des petits soins 
du ménage (1). Le père, jeune homme 
blond et sérieux, est venu à vous, vous 
accueillant d'une voix affectueuse, avec 
un bienveillant sourire ; vous êtes étran 
ger : il ne vous examine pas, il est natu 
Tellement bien disposé; il vous écoute 
avec bonhomie; en vous écoutant, il s'a- 
nime, il tressaille ou sourit à vos récits ; 
il suit l'impression ; son âme, comme un 
fil balancé dans l'air ou semblable à la 
lyre que touche le vent, vibre et rend un 
son ému ; il sent avec vous : « ce qu'il 
faut prouver à l'Anglais, il faut le faire 
sentir à l'Allemand (2) ; » vous êtes chez 
un Allemand. 

(1) Les femmes allemandes, disait un voyageur, 
semblent mises sur terre pour soigner leurs meu- 
bles. 

(2) Bonstetten ; l'Homme du Nord et l'Homme 
du Midi, 



85 

Bien plus, subissant votre influence, il 
vous admire: à son imagination amante 
de l'inconnu vous apparaissez entouré 
d'une auréole idéale ; il vous embellit de; 
mille perfections; a un des côtés domi- 
nants de son génie est la sympathie (1)» ; 
il s'éprend de vous ; déjà tout à vous, il 
croit que vous êtes tout à lui ; il vous re- 
tient, il vous fait asseoir à sa table, il est 
votre ami. 

Cependant vous venez pour une affaire; 
vous commencez à l'en entretenir et lui 
exposez les moyens de tout terminer : il 
vous semble qu'il ne vous comprend pas ; 
il ne connaît ni les noms des hommes, ni 
les termes des choses ; les procédures, les 
négociations, les affaires d'intérêt lui sont 
inconnues; il n'en a sans doute jamais 
entendu parler. A votre discours précis, 



::::.! 



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(1) Ph. le Bas; Histoire de L'Allemagne, dans 
l' Univers pittoresque. 



86 
il répond par de poétiques saillies, des 
bouffonneries joviales ou de pittoresques 
observations qui, sans qu'il veuille être 
comique, vous font sourire. A quoi bon 
tous ces détails ? Ce n'est pas la vie : les 
honneurs, la fortune, la gloire? Mieux 
vaut l'amour d'une femme ou le parfum 
des roses ! Toute chose se présente à lui, 
non sous son aspect réel, mais sous une 
apparence fictive ; il ne voit pas ce qui 
est, mais ce qui devrait être ; il suppose, 
il fait des théories, il invente; il n'appuie 
pas à terre, et, comme l'oiseau dont tres- 
saille l'aile, toujours on dirait qu'il va 
s'envoler. 

Vous pensez être arrivé dans un mo- 
ment inopportun : cet homme était pré- 
occupé ; le lendemain vous pourrez 
causer plus sérieusement. Vous vous 
trompez : son état, c'est d'être toujours 
préoccupé. 

Le matin, vous le cherchez; il est 



87 
parti ; il erre dans la campagne, l'oreille 
tendue, écoutant les bruits de la nature 
en sa vie cachée et son immobilité respi- 
rante. Ses pas le portent instinctivement 
parmi la solitude des bois silencieux, les 
terres déchirées et bouleversées, comme 
ces pâles déserts de Franchart, dans la 
forêt de Fontainebleau, où le sol aride s'é- 
tend sans herbes, entre deux longues ban- 
des de rocs amoncelés, où nul insecte ne 
bruit, où nul oiseau ne chante, où rien ne 
bouge : cette mort de la nature répand 
tout alentour une tristesse pesante et vide; 
il s'assied et s'accoude sans rien dire, les 
yeux dans le vague, comme une âme exi- 
lée qui rêve. Il est emporté dans les es- 
paces ; en voilà pour toute la journée. 



Il rentre tout imprégné de soleil, de 
sons et de poésie ; il se place devant son 



88 
piano, et des touches sonores s'échappent 
de mélancoliques et onduleuses mélodies. 
Les Français sont trop actifs pour être de 
parfaits musiciens; il leur faut de la mu- 
sique vivante et remuante; ils aiment les 
phrases simples et faciles de Grétry, ou 
les brillantes improvisations des Italiens. 
Les Anglais sont trop épais pour s'émou- 
voir de la poésie des airs; ils hantent l'O- 
péra par esprit defashion ; les Allemands 
sont les vrais musiciens du monde. 

Les autres arts rendent de poétiques 
effets, mais ils ont besoin d'employer des 
moyens matériels, des mots, des lignes, 
des couleurs ; sous la poésie on sent le 
réel, sous le nuage vaporeux le rocher 
dur du positif; le mot est brutal, la ligne 
sèche, la couleur obscure ; mais la musi- 
que, elle s'épand par ce qu'il y a de plus 
impalpable au monde, avec le son qui 
fuit, le chant qui s'élève , la note qui 
passe; l'impression sort ailée, légère, in- 



89 
saisissable; on la sent, on ne la voit pas ; 
elle s'envole dans l'air, et la pensée dé- 
gagée la suit en rêvant. Elle n'est pas un 
corps enveloppé de poésie ; la poésie est 
en elle, elle est dans la poésie, elle est la 
poésie même. 

Beethoven , sourd sublime! quel 
monde éthéré voyait ton âme, quand, 
étranger aux bruits extérieurs tu entendais 
et répétais les harmonies qui nous en- 
chantent ! Milton, aveugle, rêvait aussi 
les poëmes divins de l'enfer et du ciel ; 
mais ses chants, conçus dans la sereine 
solitude de son âme, il pouvait se les re- 
dire, entendre, toucher d'une oreille char- 
mée sa pensée devenue incarnée. Toi, 
musicien frappé parce que tu étais choisi, 
ta chanson, comme une harpe, résonnait 
en ton cœur, elle vibrait en notes inté- 
rieures; ton oreille insensible n'entendait 
pas; l'harmonie montait, tendre, vive, 
véhémente ; tu tressaillais, tu t'enivrais 



;::■! 



I 



■ 






■ 



90 

de ses délices, tu jouissa is de ses riches- 
ses infinies, et tu pénétrais les plus exqui- 
ses beautés de l'idéal, sans que la matière 
t'obligeât à descendre des célestes hau- 
teurs où Dieu t'avait ravi ! 

La musique des Allemands n'est pas un 
art, elle est plutôt une émanation presque 
immatérielle de l'âme ; leurs chants ne 
sont pas des airs pleins et complets, mais 
des mélodies sentimentales, feux follets 
qui courent capricieusement, songes qui 
passent devant la pensée errante, enchaî- 
nes par un lien invisible; tels Spohr, 
Schubert, mélancolique amant qui sou- 
pire; Wéber, fantastique sonneur de bal- 
lades; Haydn, qui, dans la Création, em- 
brasse le monde en son vaste ensemble ; 
Haendel, dont le Messie est appelé par 
Herder une épopée chrétienne en musi- 
que, et Beethoven, en qui résonne l'im- 
mense écho universel, arbres des campa- 



91 
gnes, torrents bruissants, chants lointains 
des pâtres, grande voix solennelle de la 
nature harmonieuse. 



Comment discuter au milieu de ces en- 
chantements? L'Allemand quitte son 
piano et prend sa palette ; de même qu'il 
est musicien, il est peintre, naïvement 
artiste, peintre par sentiment ; le senti- 
ment, de nos facultés, est la plus natu- 
relle ; le premier peintre fut un amant. 
Celui qu'émeut un sentiment intérieur ne 
cherche pas, n'étudie pas: rêverie, foi, 
ignorance, sont trois faces diverses d'un 
même esprit; les poètes lisent peu, ils 
s'attachent à un seul auteur, ils s'absor- 
bent en lui, parlent sa langue, entrent 
dans sa nature. Les peintres Allemande 
sont poètes avant d'être peintres ; les ar- 
tistes français s'appliquent au dessin, 
qualité d'ordre et d'harmonie ; les Anglais 



::::: 



m 



92 
aux effets de lumière qui met eu saillie 
les objets terrestres ; Rembrandt, génie 
anglais, était avare : les Allemands font 
des tableaux avee le moins de matière 
possible, des lignes naïves, des contours 
d'une ondulation simple, une couleur 
transparente; leur école ressemble aux 
maîtres du quatorzième siècle; à cinq 
cents ans de distance, ils ont renouvelé 
Giotto et Cimabue.; ils voudraient idéali- 
ser les corps ; s'ils le pouvaient, ils ne 
peindraient que des âmes. 



H. 



L'idéal ! l'idéal ! c'est ce qui préoccupe 
constamment l'Allemand. Il en est tour- 
menté, déchiré comme un amant par l'a- 
mour. Rien de ce qu'il voit ne le salis- 
fait. Il veut saisir l'insaisissable, perfec- 
tionner le parfait, inventer une prière plus 



o; 



ô 



complète que le Pater (1). Il vit pour 
l'idéal, il s'instruit pour l'idéal, il s'élève 
pour l'idéal. Il ne croit jamais commencer 
trop tôt pour atteindre ce but; il prend 
les enfants au sortir de nourrice ; dès qu'ils 
peuvent parler, il les mcl devant lui et 
leur souffle la tête avec des théories; il 
leur apprend la philosophie en même 
temps que l'alphabet. Le plan d'études 
des écoles primaires est divisé en six par- 
ties : Dieu, l'homme, la nature, l'art, la 
parole, le nombre (2). Le maître d'école 
explique cela gravement à ces marmots 
de six ans, barbouillés de confiture : i! 
n'est pas bien sûr que tous les profes- 
seurs de philosophie de France fussent 
capables d'être maîtres d'école en Alle- 
magne. 

En sortant de l'École, le jeune homme 



■ 



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I 



(1) C'est ce qu'a tenté Leibnitz. 

(2) En Bavière. 



I 



94 

entre à l'Université : là, il n'y a plus de 
limites, point de science définie, point de 
spécialité; professeur de l'Université veut 
dire professeur de tout : le professeur 
n'est pas attaché à une chaire, il est 
professeur de l'Université : un sujet 
quelconque lui sert de thème pour toucher 
à tout. Le professeur de droit fait parfois 
un cours de théologie, celui de théologie 
un cours de droit (1) ; en une heure il passe 
de la littérature à la philosophie, de l'es- 
thétique à l'histoire, de la linguistique à la 
politique. C'est ce que nous avons vu chez 
nous quand des Allemands ont professé 
au collège de France (2) : à propos de 
Dante et de Camoëns, ils traitaient de la 
Révolution française, des jésuites et de 
Waterloo. 



(1) Saint-Marc GirarJin : De l'Instruction en 
Allemagne. 

(2) MM. Quiiiet et Michelet. 



95 
Pour se distraire, l'étudiant va au théâ- 
tre. Là, encore des théories ; un drame 
est une thèse de philosophie : « Uriel 
Acosta, de Gutzkow, devrait avoir pour 
titre : Du Conflit des statuts de la liberté 
en matière de foi (1). » Sa philosophie est 
toute de théorie, l'histoire de théorie, la 
politique de théorie ; sa poésie, est, surtout, 
de théorie. C'est là que triomphe l'idéal. 



Un Français est tout étonné la première 
fois qu'il rencontre un poète allemand. 
C'est qu'il s'est fait une autre idée de la 
poésie. La poésie n'a pas le même but que 
la musique ; elle ne rend pas l'idéal pur, 
elle revêt d idéal le réel ; elle embellit le 
vrai, mais il faut que le vrai préexiste. 
Son instrument n'est pas fugitif, impal- 



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(1) Ce n'est pas une plaisanterie de M. Matter : 
Kicn de plus grave, clans son impartialité, que son 
livre de l'Etal de C Allemagne. 



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96 

pable ; il est maniable et discutable ; une 
mélodie fait rêver à mille choses diverses, 
une phrase de poésie n'en exprime qu'une 
seule; la musique jaillit de l'imagination, ' 
la poésie est un rayon doré qui se pose sur 
la raison. 

Mais l'Allemand, il n'appelle poésie que 
ce qui est imaginé, ce qui enlève à la 
terre. Pégase est bien pour lui le cheval 
ailé; il monte dessus, il part, il s'envole, 
on ne le voit plus; il erre dans les choses 
surnaturelles et mystérieuses , telles les 
ballades de Burger ou les poésies de 
ïieck, t que l'on dirait puisées au milieu 
du bruissement des bois et des murmures 
des eaux. (1). » 11 ne connaît d'écrivains 
de génie que ceux « dont les ouvrages re- 
posent sur une base poétique (2) . » Tous 
les autres, nos grands auteurs Français en 
particulier, il n'en tient pas compte ; ils 



(1) X. Marinier. 

(2) Schlegel. 



97 

n'étaient pas éveillés au sentiment de l'i- 
déal; ce sont des hommes médiocres. Mo- 
lière même est trop vrai : « Ses pièces sont 
fondées sur la froide imitation de la vie 
réelle, qui ne peut jamais satisfaire les 
besoins de l'imagination. » « Son inclina- 
tion, dit Schlegel, était la farce. » En re- 
vanche, le Roi de Cocagne est une œu- 
vre de génie. L'Allemand dresse le Ta- 
bleau du Parnasse moderne (1) : vous y 
trouvez les Wieland, Wcrner, Uhland, 
Goethe, Zschockc, mais pas un seul nom 
Français n'y est inscrit. 

Son poète par excellence, c'est Goethe: 
l'œuvre de Goethe, en effet, ne va jamais 
droit au but, elle flotte au caprice de son 
idée; il a commencé par créer Werther, 
une âme qui n'a pas dégoût pour la réalité; 
rien ici-bas ne l'attache, il aspire à l'im- 
possible; un malaise inconnu le torture, 



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(1) Publié vers 1839, 



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98 

il vit par delà la vie, il se tue. C'est de 
Werther que sont nés et /{ené, et Adolphe, 
et le héros de Volupté, et Oberman , cet 
ennuyé qui plaît tant à nos Allemands de 
France, et tous ces mélancoliques amants 
de la nature, tous ces originaux chélivc- 
tnent grands, dit Lessing, et misérable- 
ment précieux. 

Puis Goethe a fini par Faust, cher- 
chant l'inconnu , l'idéal dans la science, 
dans l'amour, dans la volupté, dans les 
airs hientùt, où il poursuit des hallucina- 
tions innombrables qui se succèdent, s'a- 
néantissent, et renaissent comme les nua- 
ges poussés par le vent (1). 



Après Goethe, la poésie qu'affectionne 
l'Allemand, est la poésie fantastique, c'est- 



(5J Voyez la deuxième partie de Faust, que jamais 
aucun Français n'a pu lire jusqu'au bout 



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99 
à-dire ce qui n'est pas humain, ce qui 
n'a pas de corps, ce qui n'existe pas. 
« la fantaisie , a-t-on dit ingénieuse- 
ment, c'est le faux (1). » Ce qui l'inté- 
resse, ce n'est pas l'homme et ses pas- 
sions; il ne s'arrête pas à ce mortel qui 
rampe à terre, qu'il voit tous les jours ; il 
tend plus haut, sa pensée est dans le va- 
gue, il s'y crée un monde surnaturel, 
complet : à l'exemple d'Albert Durer, il le 
peuple d'êtres imaginaires, Gnomes, Syl- 
phes, Lutins, Djinns, Kobolds, et ces om- 
bres ne ressemblent pas aux créations de 
la poésie antique qui cachait sous des 
mythes les découvertes physiques ou les 
dogmes de la religion ; ce ne sont pas 
aussi des spectres comme ceux d'Hamlet 
et de Banquo, terribles, menaçantes per- 
sonnifications des passions, de la ven- 
geance ou du remords; mais des êtres qui 



::::.! 



(l) Cas, Bonjour. 



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100 

ont une vie à eux, particulière, impossi- 
ble, qui font ce que l'homme ne fera ja- 
mais, les fantasmagories d'Hoffmann, des 
squelettes qui sortent du tombeau, galop- 
pent à cheval dans les airs et enlèvent des 
fiancées toutes parées (l), ou des vieux 
qui ramassent l'ombre de leur corps, la 
roulent et la mettent sous leur bras (2), ou 
de jeunes sapins songeurs qui racontent 
leurs joies et leurs douleurs (3) ; arbres, 
champs, eaux, montagnes, la nature en- 
tière, tout parle, pense, sent et rêve. 

L'Allemand voit ces chimères ; il vit 
avec elles, il les connaît; il vous les ex- 
plique dans une langue composée, pres- 
que mystique, la plus propre à exprimer 
les idées générales. Madame Rachcl de 



(1) Burger. 

(2) Chùinisso. 

(3) Andersen, poèto Danois, 




■■■ 



101 

Varnaghem a remarqué que l'Alleriiand 

comprend mieux ses pensées, et le Fran- 
çais mieux ses mots. Qu'est-ce à dire, si- 
non que l'Allemand ne peut complète- 
ment rendre ses pensées? 

* Un Français sait toujours parler, lors 
même qu'il n'a pas d'idées ; un Allemand 
en a toujours clans la tête un peu plus qu'il 
n'en saurait exprimer (l). » Car il n'aper- 
çoit pas seulement la chose réelle, arrêtée 
par des lignes ; il y a un nuage autour de 
son idée; le nuage lui échappe toujours ; 
il sent qu'il y a quelque chose qui enve- 
loppe l'objet, mais il ne peut jamais dire 
tout ce qu'est cenuage ; il se retourne, et se 

I replie, et se contourne de manière à n'être 
pas entièrement compris, et il y réussit (2). 
Quand il trouve dans un auteur 



■ 



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(1) Madame de Staël. 

(2) Ce qui a fait dire à madame de Staël : il faut 
se mesurer avec les idées eu Allemand, et avec les 
personnes en Français. 



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102 

français une phrase bien nette, bien fran- 
che, bien saisissable, il se garde de la tra- 
duire textuellement ; il l'habille à sa ma- 
nière, il lui donne un vêtement idéal d'air 
et de nuage; d'une lorette il fait une 
petite pensionnaire, on ne la reconnaît 
plus : ainsi les vers de la chanson de Bé- 
renger : 

Combien je regrette 
Mon bras si dodu, 
Ma jambe bien faite 
Et le temps perdu! 

se travestissent en cette idylle pastorale : 
4 J'avais quinze ans à peine, quand s'é- 
veilla dans mon cœur le premier songe de 
l'amour (1). » En écrivant à sa maîtresse, 
il lui parle le langage ontologique de Kant : 
il n'y a que lui pour trouver une définition 
de l'amour telle que celle-ci : « L'amour, 
c'est l'idéalité de la réalité d'une partie de 



(t) Chamisso. 



105 
la totalité de l'être infini, joint à la sub- 
jectivité du moi et du non-moi : car le non- 
moi et le moi, c'est lui. » Aussi la langue 
allemande compose-t-elle sa phrase de 
telle sorte que le mot principal et impor- 
tant se trouve souvent à la fin : l'Alle- 
mand absorbe trois, quatre, cinq lignes 
avant d'arriver au terme qui lui explique 
toute sa pensée; cela lui aiguise l'esprit, 
il devient subtil, et il apprend ainsi à 
comprendre son idée avant le mot (1). 

Voilà pourquoi les rêveurs, les utopis- 
tes, sont de beaux parleurs : leur phrase 
est toujours longue et bien faite; ils ai- 
ment à parler, comme on l'a dit de Gans, 



■ 



(1) La langue allemande , la plus trunspositive 
des langues modernes, selon l'expression de Do- 
nald, c'est-à-dire, la plus contraire à l'ordre natu 
rél des êtres, a suivi, dit Leibnitz,toutes les phases 
de la constitution germanique, la plus irrégulière 
des constitutions chrétiennes. 



vi 



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104 
et ils se donnent souvent ce plaisir à eux- 
mêmes et aux autres (1). 

Voilà pourquoi aussi les Allemands 
apprennent si aisément les langues : tous 
leurs théologiens savent l'hébreu, beau- 
coup l'arabe, le syriaque et le chaldéen, 
le persan et le sanscrit; tous les gens 
instruits parlent latin : le latin n'a pas 
pour eux le même caractère que pour 
nous ; pour nous, c'est une langue sa- 
vante et compliquée, pour l'Allemand 
une langue simple et facile; nous, pour 
l'apprendre, nous faisons un effort, lui se 
détend ; nous montons, il descend. Il y a 
encore aujourd'hui un journal latin en 
Allemagne, à Passau, VU traque Respu- 
blica, les Deux Républiques, l'Eglise et 
l'Etal ; il a des lecteurs et des abon- 
nés. 



(I) Li'rminier. Au-ddà du Hhin, 




■■■ 



105 



III. 



Le voici, devant vous, étendu sur un 
divan, les jambes allongées, et tirant de 
sa pipe de lentes bouffées de fumée : Un 
Français fume pour s'exciter en tra- 
vaillant, ou pour se reposer ; lui, fume 
pour rêver ; en fumant il boit de la bière, 
c'est-à-dire non une liqueur forte comme 
le vin , boisson des Anglais , ou saine 
comme l'eau rougie, boisson des Fran- 
çais, mais une liqueur moyenne, qui ra- 
fraîchit et nourrit, sans troubler la pen- 
sée. Il s'enveloppe d'un nuage, les ondu- 
lations de sa pipe se déroulent au-dessus 
de sa tête en formes indécises ; les yeux 
en haut, il les suit dans leur vol errant, il 
rêve. 






I 



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■ 



106 

Il rêve, et le monde, l'homme, Dieu, 
lui apparaissent mêlés ensemble, se pé- 
nétrant et se confondant; Dieu est l'âme 
universelle partout répandue, dans la 
terre, les airs, l'arbre, la pierre; il com- 
munique à tout sa force, sa vie et son 
éternité ; la nature, vivant de tout temps, 
se transforme, se renouvelle, se perfec- 
tionne sans cesse; l'homme, partie de la 
nature, existant en elle et par elle, par- 
ticipe à ses changements successifs, et se 
reproduit indéfiniment ; comme la na- 
ture, comme Dieu, il est éternel, et tous 
les trois ensemble composent un seul 
être universel, le Monde-Dieu-Humanité. 

C'est là sa religion; le panthéisme. 
Jadis l'Allemand avait bien une autre re- 
ligion, un culte, mais la religion la moins 
positive qu'il eût pu trouver, le culte le 
moins pratique : il était protestant, noo 
comme les Anglais ; le protestantisme, 
chez les Anglais, a eu pour dernier terme 



a 



107 

le puri tanisme aride et pointu des presbyté- 
riens discuteurs, la secte des quakers, 
gens guindés et boutonnés, ne riant point, 
ne pleurant point ; chez les Allemands , les 
frères Moraves, espèces de mystiques 
débonnaires ; le protestantisme a abouti, 
là, à la raison pure, ici, au sentiment. 



C'est aussi le sentiment qui est la règle 
de sa morale ; n'envisageant pas la vie 
sous son aspect réel, il se préoccupe peu 
des lois sociales : « il a rêvé un christia- 
nisme sans autel, un droit sans code, un 
art sans patrie » (1) ; il veut faire tomber 
la lettre comme un dernier voile im- 
pur (2) ; il se croit plus engagé par les 
affections que par les devoirs positifs : 
« chez lui l'amour est plus sacré que le 



(1) Edg. Quinet. 

(2) Lessing. 



fOS 



■ 




mariage » (1); il mène la vie comme un 
roman ; les femmes allemandes sont assez 
faciles et assez promptes à céder à l'amour, 
mais aussi elles regardent leur amant 
comme leur propriété : on ne les quitte 
pas quand on veut (2). 

Le panthéisme, par sa vague généralité, 
par la largeur de sa morale, préconisant 
le développement libre des passions, con- 
venait donc à l'Allemand : le panthéisme 
diffère des autres systèmes de philosophie 
en ce qu'il est une religion et une philo- 
sophie. « C'est la religion de nos meilleurs 
penseurs et de nos meilleurs artistes, » 
a dit un Allemand (5). « Après le paga- 
nisme et le christianisme, le panthéisme 
est un troisième dénouement, » ajoute un 



(1) Madame de Staël. 

(2) Voy. note VIII. 

(3) Heine. 



M) 

autre (1). Et, conclut un troisième, « au- 
jourd'hui la science reparaît avec auto- 
rité; cette fois elle ne cédera pas la pre- 
mière place, elle la gardera (2). » 

L'Allemand est panthéiste, et pour la 
môme cause mystique : le catholicisme, 
qui a produit des prodiges de raison, tels 
que saint Thomas d'Âquin, et de charité, 
tels que saint Vincent de Paule à qui les 
protestants n'ont rien à opposer, a pro- 
duit aussi des mystiques, mais des mys- 
tiques ardents, passionnés, sainte Thé- 
rèse, par exemple, qui aime le Christ 
comme un amant sa maîtresse; mais 
l'Allemand est mystique d'une autre fa- 
çon : son mysticisme est un raisonnement 



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(1) Novalis, qui, du reste, a dit cette belle parole : 
Toute notre vie est au service de Dieu. 
(-) Lerminier. 






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de son imagination, * la scolastique du 
cœur, la dialectique du sentiment (1), » 
la quintescence de l'idéal. Il prétend 
que dans son âme est une nuance de sen- 
timent qui n'est pas dans la nôtre (2). En 
poursuivant cet idéal, il oublie la terre, 
le corps s'annihile, l'âme se dégage ; 
comme suspendue, elle vit seule : sa lu- 
cidité, presque lumineuse , perçoit le 
monde surnaturel, franchit le temps et les 
lieux, vole aux visions, communie avec 
les anges, et se trouve enfin avec Dieu 
face à face. Eh bien ! en face de Dieu, elle 
n'est pas encore satisfaite ; « Où est mon 
dernier but ? s'écrie-t-elle, où faut-il donc 
aller? — Encore au-delà de Dieu, dans 
l'espace désert, c'est là qu'il faut aller (ô). » 
Quand l'Allemand eu est là, il ne revient 



(1) Goethe. 

(2J Gemùth. 

(3) Angélus le Silôsien. 



111 

plus : son corps habite encore la terre, 
mais son esprit est parti : l'aille rejoindre 
qui pourra (1). 

L'Allemagne est la patrie de tous les 
grands mystiques, de Bœhm, de Junck 
de Karstrashausen , de Baader , de ma- 
dame de Krudener, et, plus au nord, où 
l'air est clarifié et raréfié, de Swedenborg. 
C'est la contrée mystérieuse, l'Inde en 
Europe (2) ; elle a des sociétés secrètes, 
des affiliations, des tribunaux souter- , 
rains, les francs-juges, les vœh mes ; elle 
cultive les sciences occultes, elle fait des 
découvertes inexpliquées; elle a inventé 
le magnétisme, le somnambulisme, lu 
phrcnologie. Nous n'avons pas encore de 
somnambule de la force de celle qui, 
selon le célèbre ouvrage : Voyages d'une 
somnambule à la lune, à plusieurs 



m 



(1) Voy. note IX. 

(2) .wicneiet. 



112 

étoiles et au soleil, en 1835, fit trois 
voyages en enfer, quatre à la lune, sept 
à Vénus, quatre à Mercure, huit à Jupi- 
ter, douze à Cérès, dix à Uranus et à Sa- 
turne, dix-huit au soleil, et douze au 
Paradis ; en tous soixante-dix-huit voya- 
ges. Il est vrai qu'il n'y avait de difficile 
que le premier. 

Pour toutes ces inventions, il fout faire 
des recherches nombreuses, compulser 
les livres et les manuscrits ; nul in-folio 
n'épouvante l'Allemand; il déterre les 
plus vieux bouquins, les plus inconnus : 
« Nous laissons, dit-il, aux Italiens leur 
ciel, aux Français leurs actions, aux 
Anglais leur or; nous, nous avons nos 
livres (l). » Lui-môme il en compose; 
il y a en Allemagne plus de soixante 



■ 



(l) Mcnzel. 




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113 

mille auteurs vivants; à la foire de Leip- 
zig, qui a lieu deux fois par an, le cata- 
logue compte chaque fois mille auteurs, 
dix mille ouvrages nouveaux. Il entasse 
autour de lui de ces gros tomes dont un 
Français prend une centaine, qu'il extrait, 
et dont il compose un petit volume très- 
rcmpli de faits logiquement déduits et 
agréable à lire. « Ne lisez que les livres 
qui n'ont pas de style (1) », disait un 
homme d'un sens profond à un jeune lit- 
térateur : l'Allemand fait de ces livres 
là. « Il a le don de rendre la science inac- 
cessible (2). » 

Et, non-seulement elle est inaccessible 
pour le lecteur, mais l'Allemand lui- 
même, à force d'en amasser, finit par s'y 
engloutir; et une fois au fond il ne dis- 
tingue plus rien. Dans ses démonstrations 



I 



(1) L'abbé Pauvert. 
('.') Goethe, 






2^nHttH!£&SHH^H^^S^£ï 



abondantes, intarissables, « il se réjouit 
de l'accouplement des idées les plus con- 
tradictoires (1) », comme en cuisine il 
unit les mets les plus hétérogènes, les 
pigeons aux confitures. 

L'histoire, avec lui, n'est plus qu'un 
ensemble de faits décharnés qu'il raconte 
d'un style impassible; les actions des 
hommes se recouvrent d'une écorce im- 
pénétrable, la vie semble couler dans des 
êtres d'airain. Il ouvre l'Évangile et trouve 
dans saint Jean la page la plus émue et la 
plus touchante des livres saints, la Pas- 
sion ; il n'est seulement pas effleuré par 
le sentiment; savez-vous ce qui le préoc- 
cupe ? C'est la façon dont, cette histoire 
est racontée; il y trouve du talent : « C'est 
là, dit-il, une habile narration, et l'expo- 
sition de la scène fait honneur à la ma- 
nière ingénieuse et animée du rappor- 



(4) A. de Gallier. 



9H 



115 

teur (i). » Et il continue à vous expliquer 
l'Évangile, à en taire l'exégèse, comme il 
dit, et il conclut avec le sang-froid leplus 
parfait que le <c crucifix c'est l'idéal crucifié 
dans le réel, et l'infini suspendu dans le 
fini (2). » 



Àh ! cette fois la patience vous échappe. 
Quoi ! vous êtes venu , croyant trouver un 
homme , et vous n'avez rencontré qu'un 
hyperbolique rêveur ! Vous vouliez traiter 
une affaire, et, après vous avoir tenu une 
heure en extase devant la Melancholia 
d'Albert Durer, vous avoir développé l'.4- 
podictique de Souterweck, ou l'Epicriti- 
(\ue de Berg, le voilà qui arrive à ne voir 
dans le Pêcheur d'Hommes, dans Celu; 
qui, avec un seul mot scellé de son sang, a 



(1) Strauss. 

(2) Mendelshonn. 



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i . . • 



ne 

transformé l'univers, change les âmes et 
donné à l'homme la perception la plus 
élevée, la plus pure et la plus morale du 
créateur, qu'un mythe semblable aux fic- 
tions du Zodiaque, aux symboles isotéri- 
ques des Egyptiens, à la musique des 
nombres de Pylhagore, ou à tout autre 
savant système oublié dans les limbes 
d'intelligences nébuleuses et solitaires! 
Sous le coup de ces rêveries qui vous en- 
gourdissent le cerveau, vous vous sentez 
emporté à des visions impossibles , à de 
fantasmagoriques utopies; vous doutez de 
tout, vous ne savez plus si rien existe, 
Dieu, le monde et vous-même; vous êtes 
comme ébranlé d'un choc de folie. 

Alors, vous vous réveillez soudaine- 
ment, et vous vous sauvez, et vous laissez 
là ce savant, ce philosophe, ce mystique, 
cet idéaliste, parmi ses bouquins et ses 
hallucinations enfumées, à la poursuite 
de l'idée pure, du type absolu de la subs- 




■■■■ 



117 

tance et de Y identité du subjectif et de 
l'objectif! (1) 



IV. 



Ne voit-on pas maintenant ce que doit 
être l'Allemand en politique? La répu- 
blique est, de toutes les formes de gou- 
vernement, celle qui prête le plus aux 
combinaisons de l'esprit. L'Allemand est 
républicain; mais a cet être qui désire 
sans cesse, la république ne suffit pas; il 
pousse plus loin : au socialisme, puis au 
communisme, qui est le panthéisme ap- 
pliqué. Ce sont les Allemands qui ont 
imaginé les théories socialistes les plus 



(1) Allusion aux systèmes de Schelllng et de 
Hegel. 




gBtt»*;;fW:irTËHîrti^5anyHSHSH 



, »- : ■ -. ... i JJ 



M8 
radicales; nos républicains ne sont que 
leurs imitateurs. L'Allemagne seule a 
compris et apprécié les Saint-Simoniens; 
elle a accueilli le phalanstère, le travail 
attrayant , l'Icarie avec enthousiasme. 
Fourierlui convient à merveille, il n'ar- 
rête jamais l'imagination : il transforme 
à volonté la terre, les mers, les âges, les 
saisons, les climats; il donne sept lunes 
à la terre ; pourquoi pas huit ? Cela met 
l'Allemand à l'aise ; c'est une féerie in- 
définie. Tout Allemand rêve la perfecti- 
bilité sociale. <t Le radical le plus ardent 
chez les Anglais passerait en Allemagne 
pour un sage conservateur (1). » Si un 
Anglais se déclare en faveur du commu- 
nisme, c'est pour en tirer profit; l'Alle- 
mand, c'est pour en combiner l'ensemble 
dans sa pensée (2). 



(1) Wièse. 

(2) Voyez Ja note X. 



119 



Mais cet idéal n'est pas toujours pour 
lui un songe éthéré : ces purs rêveurs, 
ces beaux parleurs, ces penseurs nuageux 
ne dédaignent pas les jouissances de la 
terre ; au contraire même, ils soignent 
bien leur corps : ils aiment la musique, 
la campagne, mais aussi le bon vin « et 
le poulet frit (l). » Du sein de leurs fu- 
mées songeuses, ils poussent des cris de 
désirs peu philosophiques : « Ne nous 
• entretenez plus, s'écrient-ils, de notre 
humilité; laissez -nous saintement glori- 
fier l'homme seul! Ne permettez pas 
qu'une fausse imagination vous dégrade 
en vous dépouillant des biens de la terre! 
C'est un tourment, cette crainte, ce trem- 
blement devant une vie que nous ne ver- 
rons jamais! C'est une ignominie ce désir 
languissant du ciel, ce stupide mépris du 



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(1) Voyez la note XL 



dPBMnHnBBHmBRnHSI 



120 



monde! Rien hors de nous! Là se trouve 
le Paradis. Le bonheur, c'est la vie (t) ! » 
« Nous ne voulons plus de despote ton- 
nant ! Le déisme est une religion bonne 
pour des esclaves et des enfants! Nous 
voulons le nectar et l'ambroisie, des man- 
teaux de pourpre, des parfums, des dan- 
ses, des nymphes, la musique et la co- 
médie (2) ! » 

Et comme ce festin royal, cet opéra, 
ces belles danseuses, tardent à leur être 
donnés, ils se montent la tête, ils froncent 
le sourcil, ils montrent le poing à la so- 
ciété; ils complotent, ils trament une 
révolution prochaine qui leur donnera 
toutes les voluptés, et ils n'en marchan- 
dent pas les moyens : « Les philosophes 
de la nature, les idéalistes, s'écrie un de 
leurs poètes, entonneront un chant révo- 



(1) Hermann Puttman. 

(2) Poètes cités par 11. [Inné. 



121 

lutionnaire qui fera trembler la terre, et 
il se passera en Allemagne un drame au- 
près duquel la révolution française ne 
sera qu'une innocente idylle (1). » 



Pauvres gens ! ils font ces menaces le 
plus sérieusement du monde, mais il ne 
faut pas s'en effrayer; ils ne les réalise- 
ront jamais ; toute leur violence est dans 
leurs discours. Au fond, ce sont d'hon- 
nêtes natures, calmes, doux, respec- 
tant les vieilles traditions , attachés 
à leurs princes, ne haïssant pas pro- 
fondément, et surtout incapables de se 
décider promptement. Ils sont lancés, 
laissez-les aller! ils galoppent, trépignent, 
piaffent, caracolent, se cabrent parfois, 
ils font des fugues inattendues , mais 
presque jamais ils ne prennent le mors 
aux dents. 



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(1) H. Heine. 



J22 

Cependant celte rêverie continuelle et 
générale a eu souvent pour eux des con- 
séquences funestes. Voyez ce qu'ils sont 
devenus et ce qu'ils ont fait de leur patrie! 
De toutes ses agitations l'Allemagne n'a 
retiré aucun avantage; elle a tant pré- 
tendu obtenir qu'elle n'a recueilli que la 
ruine. Luther, par sa réforme, s'en était 
d'abord tenu à la religion : mais, bientôt, 
ses disciples s'en prennent aux rois, aux 
princes, aux nobles, puisa la constitution 
poli tique, puis à la Société : presque tout 
de suite surgissent les Anabaptistes, pré- 
curseurs de nos socialistes; ils nient la 
linnille ; ils attaquent la propriété ; ils se 
renferment dans une ville et se mettent à 
appliquer le communisme complet : com- 
munauté des biens, communauté des fem- 
mes, communauté des enfants; ils soutin- 
rent une lutte furieuse, il fallut les enve- 
lopper et les détruire jusqu'au deruieiv 



■ 






125 

La lutte, une fois commencée, se pro- 
longea indéfiniment ; la guerre de trente 
ans n'en est qu'un épisode. En 1648, ils 
se battaient encore très-sérieusement , 
catholiques et protestants; les étrangers 
furent obligés de se mêler deleurs affaires, 
et ce fut la France qui leur donna la paix. 



D'ailleurs, ils ne savent même pas 
taire la guérie : « Si aux Français Dieu a 
donné la furia, a-t-on dit, il a doué les 
Allemands de patience (1). » Les Anglais, 
en effet, comprennent la guerre comme 
un moyen de bien vivre, les Français 
comme un besoin et une action, les Alle- 
mands comme une nécessité : les Anglais 
l'acceptent, les Français l'aiment, les Al- 
lemands la subissent. Tandis que les autres 
peuples lancent leurs armées, les Alle- 



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(l) Lerminier. 



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1-24 

mands combinent et attendent. Dans tpu- 
tes les guerres, l'Allemagne sert de champ 
de bataille; ses généraux, tacticiens sa- 
vants, sont subitement réveillés de leurs 
profondes théories par une attaque fu- 
rieuse; les avant-postes sont enlevés, la 
cavalerie fuit, le gros de l'armée cherche 
à se rejoindre; le général allemand s'é- 
tonne : il n'avait pas prévu cela. N'ayant 
pas le loisir de former un nouveau plan , 
il recueille ses bataillons ccharpés, et se 
retire : mais il fait une belle retraite. Une 
bonne armée devrait se composer de trois 
peuples : l'attaque serait pour les Fran- 
çais, la résistance pour les Anglais, la 
retraite pour les Alleman ds. * ç, cm 

Aussi, dans tout le cours des dix-sep- 
tième et dix-huitième siècles, l'Allemagne 
n'a-t-elle lait que perdre; la France lui a 
pris l'Alsace et la Lorraine ; le royaume 
de Prusse s'est constitué avec de très bons 
morceaux au'il lui a enlevés et auxquels 



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1-25 

il n'a cosse d'ajouter : et la Prusse, ce 
n'est pas l'Allemagne, c'est un pays sui 
generis, qui vit de soi, par soi et pour soi; 
la Prusse, c'est la Prusse : elle a dans ses 
idées la raideur et l'exactitude militaires; 
elle ne prétend être allemande que pour se 
servir de l'Allemagne. 

Napoléon avait pétri et divisé l'Allema- 
gne à sa guise; par politique, formé deux, 
trois, quatre nouveaux royaumes, ce qui 
était devenu un nouvel obstacle à son 
unité. Quand il tomba, il resta une Alle- 
magne morcelée, sans forces et sans lien ; 
un royaume s'en allait par ci, un grand- 
duché par là ; une dizaine de landgraviats, 
une multitude de microscopiques princi- 
pautés flottaient à l'en tour; c'était un 
grand corps démanché. 

L'idée vint alors aux Allemands de fon- 
der l'unité allemande ; mais ne pensez pas 
que leurs philosophes, leurs politiques et 
leurs professeurs se soient arrêtés au rai- 



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126 

sonnable et au possible. « En fait d'esprit 
envahissant, le patriotisme allemand en 
remontrerait à tous les patriotismes de la 
terre (1). » 

Ce qui pour eux est l'Allemagne, c'est, 
non-seulement ce vaste pays compris entre 
la Baltique et la Russie, les Alpes et le 
Rhin, mais toute contrée où Ton parle 
allemand. Ils prétendent au Holstein, au 
Schleswig; ils revendiquent la Lorraine 
et l'Alsace : « Il fallait, s'écrient leurs 
poètes, garder le renard quand on le te- 
nait! Brûlez Strasbourg ! et ne laissez de- 
bout que sa tour pour l'éternelle ven- 
geance des peuples allemands (2) ! » Il leur 
est même dû une partie de l'Italie : « Car, 
dit un de leurs journaux, si les Alpes sont 
les frontières naturelles de l'Allemagne, 



(1) A (ieGallier. 

(2) Goerres. 



127 

les plaines arrosées par le Pô en sont le 
glacis ! » 



Pour fonder cette unité impossible (\), 
ils rassemblent une diète, ils nomment un 
Vicaire de l'empire; mais, tandis que « le 
Français est plus disposé à agir qu'à ré- 
fléchir, l'Allemand l'est plus à réfléchir 
qu'à agir ("2), » ajoutez: et, à discourir. La 
diète n'agit pas, elle parle ; le Vicaire de 
l'empire, sans pouvoir réel, est inutile; 
les allemands des divers États se disputent 
entre eux : Dresde ne voudrait pas obéir à 
Vienne, et les Souabes appellent les Prus- 






(1) « Imaginez-vous, s'écrie M. An. deGallier, la 
Constituante avant Louis XIV, avant Richelieu , 
avant Louis XI, avant l'assimilation des provinces, 
aux prises avec les antipathies locales, voire même 
avec des diversités de langage, des antagonismes 
d'intérêts, de religion et de races. » 

(2) Bonstetten. 



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128 



siens des Russes-Alle7nancls. Bieiilôt , 
deux autres assemblées se réunissent ; 
trois parlements, aux trois angles de l'Al- 
lemagne se renvoient de l'un à l'autre 
l'éeho de leurs discordes et de leur anar- 
chie. Pendant ce temps, les peuples se 
révoltent; les Croates se révoltent, les 
Bohèmes se révoltent , les Valaques se 
révoltent , les Hongrois se révoltent. 
Trois, quatre, cinq nationalités se dé- 
clarent; on prétendait établir l'unité 
de l'Allemagne, c'est la dissection qui 
s'accroît : de plusieurs pièces on voulait 
faire un manteau national, c'est le man- 
teau qui est déchiré en mille lambeaux : 
l'Allemagne en est encore à se constituer. 



Voilà à quel résultat est parvenu cet 
excellent peuple, excité par des poètes, 
prêché par des théoriciens, conduit par 
des utopistes, à n'être qu'un instrument 
dans la main des ambitieux Ce sont eux, 



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12!J 

ce sont les Allemands, qu'il appelait ulco- 
lo(jues, que Napoléon avait en vue quand 
il disait : « Voici la généalogie des révo- 
lutions : des parleurs engendrent des écri- 
vains, qui engendrent des mécontents, 
qui engendrent des pamphlétaires , qui 
engendrent des séditieux, qui engendrent 
des assemblées populaires, qui engen- 
drent des révoltés, qui engendrent des 
conventions nationales, qui engendrent 
les éehafauds sur lesquels on fait monter 
les rois. i> 

« Ils remuent dans leurs doctrines ciel 
et terre, a dit un républicain qui les con- 
naît et les admire (1) ; mais ces révolu- 
tions se passent dans une sphère si haute 
que ceux qui les font perdent de vue celte 
terre étroite où leur corps est attaché, et 



(1) I>h, Le'oas. 



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130 

restent insensibles aux événements qui 
s'y produisent. Us ont horreur des affai- 
res : qu'ils se souviennent cependant que 
cette apathie héréditaire ils doivent tous 
leurs maux. Aussi n'y a-t-il plus de véri- 
table patriotisme siir ce terrain morcelé(l), 
et, comme par le passé, l'Allemagne sera, 
tous les quarts de siècle, ravagée par la 
guerre, parce qu'elle se prête à toutes les 
intrigues et n'est^as assez forte pour se 
protéger elle-même. Qu'ils cessent donc 
de nous envoyer' de dogmatiques et pédan- 
tesques accusations de légèreté etd'acti vite 
turbulente; qu'ils descendent parfois des 
régions sereines etpacifiques de la science; 
qu'ils laissent de temps à autre dormir le 



(1) Ce sont eux qui ont inventé la fameuse ma- 
xime : lbipairiaubibeneviverc. De là les émigra- 
tions allemandes, plus nombreuses que partout 
ailleurs. Il y a plus d'Allemands a Paris qu'à Mu- 
nich, dit M. Matfer, et autant que dans la ville de 
Vienne, moins les faubourg?. 



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131 



vieux monde qu'ils agitent de tant de 
façons , pour s'occuper quelquefois de 
celui-ci! » 



Tel est l'Allemand, recevant toujours 
l'impression, ne la dirigeant pas, d'une 
sensibilité exquise, par là même incapa- 
ble de gouverner un empire; fuyant sans 
cesse, et si appliqué à imaginer, qu'il ne 
lui reste aucune action pour la pratique ; 
délicat, variable, transparent comme 
l'air : un rayon de soleil l'amollit , un 
coup de vent l'emporte en tourbillon vio- 
lent. 

« L'Allemagne — ce mot est de Lu- 
ther — ressemble à un étalon beau et fou- 
gueux, abondamment pourvu de fourra- 
ges et de tout ce qui lui est nécessaire; 
seulement, il lui manque un cavalier. » 



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152 

Elle eût obéi à un cavalier comme Na- 
poléon. « Si le ciel, a-t-il dit, m'eût fait 
naître prince allemand, j'eusse gouverné 
infailliblement les trente millions d'Alle- 
mands réunis; — et, ajoutait-il, ils ne 
m'auraient jamais abandonné. » 

« LesFrançais, disait Charles-Quint, pa- 
raissent fous et sont sages ; les Espagnols 
paraissent sages et sont fous; les Portu- 
gais paraissent fous et le sont.» A la place 
des Portugais, on pourrait être tente de 
mettre les Allemands : le jugement de 
Jean-Paul Richter, un de leurs compa- 
triotes (1), est plus juste: « L'empire de la 
mer est aux Anglais, celui de la terre aux 
Français et celui de l'air aux Allemands. » 

(1) Celui-ci, d'un Allemand aussi, IUimelin, a 
bien un côté de vérité, malgré son ton plaisant; 
■ les Allemands, nation écrivassière, pesant raison 
pour et raison contre, timorée et composée de 
petits bourgeois, aimant à parler guerre les diman- 
ches et fêtes. » 



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153 



L'Allemand n'est pas assez homme, 
parce qu'il n'est pas assez citoyen, ni 
assez chrétien; il est, a dit un Anglais, 
fonctionnaire et crudit(l). 



Au fond de leurs rêves, il y a pourtant, 
sans qu'ils le sentent, une réalité. Toute 
utopie est utile; leurs créations sont des 
gaz ; on peut former des solides avec des 
gaz; c'est ce que fait le feu de l'activité 
française. Les Allemands comprennent 
vaguement cette supériorité : chez nul 
peuple on ne parle autant français, quoi- 
que la langue française leur soit antipa- 
thique. Dans leurs imaginations et leurs 
idées creuses, le Français découvre ce 
qui est praticahle; il saisit ces systèmes 
exagérés, et, au lieu de les laisser errer 
et se succéder comme des nuages, il les 



il 



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(i) Tljuaw* Arnold, 



154 

fait passer au creuset de son bon sens 
sévère et exact, il en compose un vrai 
corps vivant, quia une tête pour regarder 
en haut et des pieds pour se tenir à 
terre. A leur poésie il emprunte cet air 
pur, léger, idéal, qui enveloppe sa créa- 
tion de grâce, de charme et de beauté. 
L'idée n'est plus alors au-dessus de moi, 
fuyant devant ma pensée qui la poursuit : 
elle marche à mes côtés , noble , grande 
et vraie; elle parle, et ses paroles sont 
raisonnables et élevées ; je l'écoute avec 
enchantement, je rêve avec elle, les mon- 
des passent à la surface de mon âme; 
l'imagination court rapide, vivante, sai- 
sissante : tout à coup elle va prendre son 
vol, elle est près de devenir allemande; 
mais, aussitôt, la raison française, qui est 
au-dessous, comme un poids l'arrête et 
la tient à cette hauteur moyenne, entre le 
ciel et la terre, d'où l'on voit l'ensemble 
des surfaces et les détails des choses, la 



135 

cause impénétrable et la raison qui ex- 
plique, l'infini et le réel, et où l'on com- 
prend à la fois la matière et l'idéal , 
l'action limitée de l'homme et l'univer- 
selle et inévitable direction de Dieu! 
C'est là le vrai génie Français. 



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TROISIÈME PARTIE. 



LES FRANÇAIS. 



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1 . . 




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kr.y- 





TROISIÈME PARTIE. 



LES FRANÇAIS. 



I. 



D;ms un salon d'Allemagne on d'Italie 
où se trouvent des hommes de diverses 
nations, les premières politesses échan- 
gées, on les voit bientôt tous s'isoler ou 
s'exclure; les uns discourent de lieux 
communs, d'autres de politique, les 
femmes de modes ou de ménage ; ceux- 
ci revent de leurs propres affaires, ceux- 



■ 



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140 

là observent; la conversation languit, 
l'ennui commence à gagner : il n'y a pas 
de lien qui unisse tous ces étrangers en 
un faisceau. 

Tout à coup entre un homme vif, 
preste, dégagé : il salue, il va à droite 
et à gauche, il semble connaître tout le 
monde. Quel est le sujet dont on parle? 
Il n'imp :rte ; il le prend, il le traite avec 
des gestes animés , une physionomie 
expressive, avec feu ; il est plein de faits, 
de citations; il raconte, il décrit, il rai- 
sonne; il a tout lu, tout vu, tout senti; 
et l'on écoute, on voit, on sent , il fait 
tour à tour rire et s'attendrir, c'est un 
homme universel. La face du salon est 
changée , la glace est rompue, chacun 
s'animo, discute, se passionne ; c'est la 
vie qui vient d'entrer, un Français (1)! 



(l) Los Français, disait madame du Staël, sont 
presque seuls capables de soutenir un entretien 
aimable. 



141 



Un homme aimable, disent les étran- 
gers en se retirant ; il charme, il amuse ; 
mais quel être léger! Cela pense-t-il? 
Cela est-il propre aux affaires? Cela sent- 
il? Voilà bien l'homme de salon, de la 
mode et de la danse, prenant tous les tons 
et tous les airs, s'appliquent à tout, et 
n'étant fort en rien, un Alcibiade! 

Oui, c'est Alcibiade ! Mais al tendez, 
étrangers! Revoyez-le, non plus dans un 
salon, mais dans l'action de la vie, dans 
les grandes questions, les entreprises, et 
vous trouverez Alcibiade tout en lier. 

Les graves sujets qui occupent inces- 
samment les hommes se présentent : il les 
aborde hardiment, de front, il les prend, 
les tourne et les retourne, il en fait jaillir 
les parties principales, les expose, en tire 
les conclusions avec la lucidité, la préci- 
sion, la logique d'un esprit noble, rapide 
et élevé. Surgissent les événements, il s'y 
jette, il se précipite en avant « homme de 



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U2 

toutes les heures, c'est-à-dire prêt à ton le 
heure (I) »; actif, ardent, il conduit, il do- 
mine, s 'emparant des ressources présen- 
tes, cherchant ce qui peut servir, sup. 
pléant à ce qui manque, présent en dix 
endroits coup sur coup, le regard sûr et 
la main prompte, portant partout le mou- 
vement et la passion, et, par sa fougue, 
Si) pénétration et son énergie, forçant le 
succès incertain à se fixer et à couronner 
ses efforts. 



Voilà le Français : au premier aspect, 
il n'a rien de déterminé; l'équilibré de 
ses facultés est si bien établi qu'il n'étonne 
pas, qu'il ne choque pas, qu'il ne force pas 
l'attention. On dirait qu'il n'a que des qua- 
lités négatives; il paraît médiocre , il res- 
semble à tout le monde : il a besoin d'être 



(1) L'Allemand Nemeitz. 



ïi-i;.:: ^z^i ."-y.-jc'z:::-"::; 



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143 

mis en mouvement, il lui faut le moment 
pour déployer toute sa force et se mon- 
trer ce qu'il est, homme supérieur. « La 
« France est le pays où les hommes de 
« génie sont ceux à qui le plus de gens 
« ressemblent (I). » 

Ceux qui n'ont qu'une partie, l'imagi- 
nation ou la raison, les caractères faux, 
sont plutôt formés et plutôt compris : dès 
qu'ils paraissent, ils s'imposent; l'origi- 
nalité, comme l'entend le vulgaire, n'est 
qu'un égoïsme; l'originalité française, 
c'est ïingenium latin, esprit, imagina- 
tion et bon sens ensemble. Accessible à la 
lois au sentiment etàla raison, le Fiançais 
est moins vite un homme que l'An- 
glais, mais, une fois formé, il est plus 
Homme. 



:| 



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: : I 



(1) D. Misard. 



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BBBBBHBi 



144 



La littérature, a dit Bonald, est l'ex- 
pression de la société; pour nul autre 
peuple cette définition n'est plus juste 
que pour le Français. Tout son caractère 
est dans sa littérature. Sa qualité-mère 
est le bon sens, nom commun du génie, 
tel que Klopstoek entendait le génie, un 
composé de trois quarts de raison et d'un 
quart d'imagination. Avec la raison, il 
saisit ce qui est éternellement vrai, beau 
et bon; avec l'imagination, il l'orne, le 
rend agréable etebarmant; il n'invente 
pas, il s'empare de ce qu'il a sous la main, 
il se 1 approprie, il se l'assimile, il le met 
en œuvre. 

Plus on lit les grands écrivains, plus 
on voit combien la faculté créatrice de 



^^^^HHhl 



145 
l'homme est bornée. Ceux qui inventent 

ne perfectionnent pas; ceux qui sont les 
plus excellents n'ont pas inventé. Homère 
et Virgile même n'ont traité que des su- 
jets dont le fonds existait; Homère est 
plus parfait dans Y Iliade où il y a plus de 
réalité historique que dans ['Odyssée, et 
Virgile, qui a une fable plus imaginée 
qu'Homère, est moins fort qu'Homère. 

La littérature française a peu créé : le 
dix-septième siècle, le plus puissant de 
notre histoire, n'a rien inventé ; Bossuct 
n'invente pas de système : son Histoire 
universelle, sa morale, sa politique, sa 
philosophie , sont des conséquences de 
la doctrine chrétienne, une conclusion, 
non un principe; Labruyèie no fait qu'ap- 
pliquer la donnée de Théophraste; Mo- 
lière et Corneille empruntent leurs sujets 
aux Espagnols et aux Latins, Racine, aux 
Grecs ; ces grands hommes ont à peine 
cinq ou six pièces qui leur soient pro- 



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146 
près; La Fonlaine imite les "fabulistes an- 
ciens ; Boileau reprend Horace en sous- 
œuvre; dans le roman même, dans 
Gil-Blas, la plupart des nouvelles appar 
tiennent à l'Espagne; l'observation seule 
est du génie fiançais; Fénéïon était le 
plus inventeur de tous; aussi passait-il 
pour un rhéteur : il a trop d'esprit, disait 
Louis XÏV; esprit signifiait alors imagi- 
nation : il est un de nos premiers Alle- 
mands. Le dix-huitième siècle est con- 
sacré tout entier à la discussion, à l'exa- 
men ; Montesquieu débute par les saty- 
riques Lettres persanes, et finit par un 
commentaire sur les lois; les scènes du 
roman de J.-J. Rousseau ne sont qu'un 
'prétexte de dissertations ; Buffon n'a 
d'imagination que dans le style, et Vol- 
taire enfin n'est, au fond, qu'un critique. 



Mais si ces génies illustres n'imagi- 



■ 



te- 



naient pas, ils pénétraient si avant dans 
le sujet, ils s'en imprégnaient si intime- 
ment, ils l'expliquaient avec- tant de pas- 
sion, que la forme dans laquelle ils le 
rendaient était la meilleure de toutes celles 
qui avaient précédé; les vérités n'avaient 
jamais été exprimées en termes si nets, 
si forts et si précis, elles en devenaient 
nouvelles ; ce qu'ils avaient une fois tou- 
ché ne devait passe recommencer; leurs 
œuvres servaient de modèles. « Si le 
monde finissait tout à coup, pour faire 
place à un monde nouveau, ce n'est pas 
un excellent livre anglais, mais un excel- 
lent livre français qu'il faudrait lui lé- 
guer, afin de lui donner de notre espèce 
humaine une idée plus heureuse (1). » 

C'est là ce qu'on appelle la littérature 
classique, ne rendant pas tout, comme le 



■ 

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::::: 

■ 



(1) Kivarol. Discours sur Cuniversalilé de la 
langue française. 



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448 

daguerréotype, qui est une machine, mais 
choisissant comme la peinture, qui est un 
art , imitant des anciens non les détails, 
marques des temps et des lieux, mais ces 
qualités générales, le calme de la pensée, 
la vérité des expressions et des images, le 
sentiment sincère et profond, les seules 
par lesquelles on puisse être réellement 
origiual et donner à ce qu'on fait le ca- 
ractère de la véritable création. 



La langue que s'est laite le Fiançais 
est l'instrument le plus propre à sou gé- 
nie; bien plus, «de toutes les langues 
modernes, elle est la plus analogue, ou 
conforme à l'ordre naturel des êtres (1). » 
La phrase française ne se charge pas de 
composés, ne s'embarrasse pas dinver- | 
sions; formée par le bon sens pratique, il 



(1) Bonald. 



149 

n'en est pas qui soit ordonnée avec une 
logique plus saine, plus claire et plus 
pleine; « elle nomme d'abord \c sujet du 
discours, ensuite le verbe qui est l'ac- 
tion, et enfin Y objet de cette action (1). » 
Lu clarté des auteurs français, a-t-on fort 
bien dit, tient à la sociabilité de la na- 
tion (2). Dès le treizième siècle , un 
Italien écrivait un livre en français, parce 
qnc « la langue française corait le monde, 
et était la plus délettable à lire et à oïr 
que nulle autre (5). » « Plus facile à ma- 
nier que les lourds escadrons de la pé- 
riode allemande, moins pompeuse que 
l'espagnole, plus sévère que l'italienne 
énervée par les concclti (4), » « elle entre 
avec plus de bonheur dans la discussion 






(1) liivarol. 
(•>) Bonstetten. 
(3) Martin de Canal 
'i) A. de Galllerl 



::■:. 1 
1 



- - I 



150 

des choses abstraites, et sa sagesse donne 
de la confiance à la pensée : sûre, sociale, 
raisonnable, ce n'est plus la langue Fran- 
çaise, c'est la langue humaine (1). » Aussi, 
tous les peuples civilisés l'ont-ils choisie 
pour la discussion des plus grands inté- 
lêts qui les occupent, pour la diplomatie : 
ils y ont reconnu la marque de la fran- 
chise, de l'animation et de l'honneur. 
« L'estime dont sa langue jouit est fon- 
dée, dit Rivarol, sur celle que l'on sent 
pour la nation (2). » 

La même règle existe pour le style que 
pour les mathémiqucs : écrire, ce n'est 
qu'exprimer par des mots et des images 
un raisonnement pensé. Une page n'est 
que le développement de toutes les idées 
qui amènent à la fin une. vérité, ou qui ex- 



(1) Kivarol. 

(2) Voyez lu note Xll. 



151 

pliquent une vérité posée d'avance. Quand 
Vauvenargues dit : les grandes idées 
viennent du cœur, ce mot est la conclu- 
sion d'un raisonnement préalable, ou le 
sujet qu'il se propose d'expliquer, la so- 
lution d'un problème, ou l'axiômc d'un 
théorème. 

Tel est le style français : dans la poésie 
même, les plus belles strophes ont leur 
raison d'être coupées d'une certaine 
façon, et le vers qui les termine n'est 
que Yx d'une équation cherchée dans 
les premiers. La raison! la raison avant 
tout, et, plus nous avons de génie, plus 
nous nous servons de la raison. 



:j8î 



ïs£^ïi?ga&«Kkr 



i52 



II. 



Les Français n'onl pas davantage in- 
venté en philosophie : « Rien, d'ailleurs, 
n'est plus facile, a dit un philosophe de 
bonne foi (1) ; après trois ans de réflexion, 
tout homme peut produire un système 
qui vaudra autant que bien d'autres. » De 
même qu'en littérature, ils ont emprunté, 
en philosophie, aux étrangers; au moyen- 
âge, ils commentent Aristote, au dix-hui- 
tième siècle Locke, aujourd'hui les Écos- 
sais et les Allemands. 

Mais ils ont un vrai philosophe, Dcs- 
carfces; Descartes ne cherche rien de nou- 
veau; il se regarde vivre, il observe, il 



'l) Joufl'rov. 







155 
remarqué qu'il pense, il reconnaît l'àme; 
il part de là : voilà le spiritualisme. Et sa 
méthode est si féconde et si juste que dé- 
sormais elle va servir pour découvrir la 
vérité. « Ses théories sont souvent faus- 
ses, disait Fontanelle, mais ce sont ses 
propres régies qui nous l'ont appris. » 

Une fois cette première découverte 
faile, l'esprit français s'occupe de l'ap- 
pliquer : l'ontologie , la psychologie ne 
sont pas son affaire : « La philosophie ne 
vaut pas une heure de peine », dit l'un (1). 
< N'étudiez la philosophie que pour la ré- 
duire en pratique, » ajoute un autre (2). 
« Montrez-moi donc un philosophe qui ait 
changé les mœurs de la ville, de la rue 
qu'il habitait! » s'écrie celui-là (3). Tous 
les penseurs, de Montaigne à Voltaire, en 



■ 
■ 



l 
\ 



(1) Pascal. 

(2) Fénelon. 
(8) Voltaire. 



■■■■■■■■I 






154 

passant par Charron, La Rochefoucauld, 
Labruyère, Nicole et Fcnelon, s'attachent 
à la morale; La Rochefoucauld analyse 
les passions, Labruyère peint les carac- 
tères, Montaigne l'homme social, Fcnelon 
l'être moral : chez nul peuple on ne trouve 
tant de maximes pour la conduite de la 
vie. 



« Mieux qu'aucune autre nation, ayant 
l'esprit ouvert à toutes les vérités, les 
préjugés des Français sont sans ra- 
cines (1). » Ils ont besoin de toucher le 
réel, ils cherchent la vérité avec passion, 
comme Malcbranche, ils la poursuivent 
en ordre serré, inébranlables, poussant 
droit leur chemin ; ils vous font avouer 
qu'ils ont raison, comme Bourdaloue; ils 
jettent des vérités lumineuses, en se jouant 



(ij Bunstetteu. 



155 



sous une forme légère, comme Voltaire ; 
ils laissent voir, même les plus incrédules, 
leur désir tourmenté d'arriver au vrai, 
comme Diderot déclarant que « la révéla- 
tion seule est capable d'expliquer pour- 
quoi tout existe. » Il faudrait donner pour 
épigraphe à la philosophie française ce 
mot de Bossuet : o Le bon sens est le 
maître du monde (1). * 

De cet amour violent de la vérité naît 
cet esprit sceptique qu'on leur reconnaît : 
entre la raison qui s'arrête et l'imagina- 
tion qui va en avant, un combat s'élève, 
mais le doute n'est pas leur but, il est un 
moyen ; Montaigne a de l'imagination , 
mais de l'imagination dans la raison ; ce 
sont ses termes qui sont imagés, plus que 
les choses; il exprime la réalité par des 
images, mais c'est toujours la réalité. 



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■ 



(1) <;octhe a dit. après lui : « Le sens commua 
est le génie de l'humanité. » 



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SH^ssëiSââH] 






156 

Ainsi pratiqué, le doute est un bien pour 
l'homme. N'est-ce pas l'incertitude de ce 
qu'il doit croire et doit être qui le pousse 
à chercher, à accumuler les études, à 
tendre au perfectionnement, qui fait jaillir 
du choc de ses discussions et de réchauf- 
fement de sa lutte intérieure ces nobles 
idées, ces aspirations sublimes qui élè- 
vent son cœur et lui ouvrent les horizons 
de l'infini ? Celui qui doute est bien près 
de croire ; et il faut encore dire avec Bos- 
suct : « Douter, dans beaucoup de cas, 
c'est une partie de bien juger. » 



III. 



Delà, la religion qui s'est établie et 
conservée en France. L'Anglais estdéiste, 
l'Allemand panthéiste : le déiste se satis- 
fait des conclusions de sa propre raison; 




■■■ 



■■B 



157 

le panthéiste a foi dans la puissanec du 
monde où il est plonge. Le premier tire 
tout de lui-même, le second se considère 
comme une partie de l'univers: l'un et 
l'autre se suffisent. Ils n'ont besoin d'au- 
cun intermédiaire : leur raison et le 
monde sont les degrés superbes d'où, re- 
gardant Dieu face à face, ils lui disent : 
Je connais ton essence; je t'ai compris, 
tu es en moi, et je suis en toi; créés en- 
semble, j'ai commencé avec ton être, je 
jouis de ta perfection, et j'existe en ton 
Éternité! 



Mais il est un autre homme cpii, raison 
et imagination, esprit et matière, sent au 
dedans de lui deux forces qui se combat- 
tent sans cesse : variable en ses senti- 
ments, il poursuit, le matin, les plaisirs 
que, le soir-, son cœur affadi trouve 
amers ; pour gagner un instant de repos, 



I 

il 






■■■■■■■■■■■■ 



158 

il s'épuise en gigantesques efforts; il de- 
mande, il rejette, il prie , il pleure, il 
s'émeut à mille accidents qu'il n'a point 
prévus ; il se fatigue à retenir le serpent 
de la vie toujours prêt à s'élancer ; comme 
une barque retenue par le calme plat de 
l'Océan, ou violemment poussée par les 
vents, tour à tour force et faiblesse ex- 
trême, il ne sait d'où il vient, où il va, il 
ne comprend rien à son existence. Levant 
alors les yeux en haut, il aperçoit au fond 
des eieux le grand Dieu, créateur, im- 
muable, qui voit passer sous lui les temps 
et les espaces, et, gouverneur et maître 
du monde, conduit les événements et les 
hommes à la fin inévitable de sa pensée : 
et il courbe la tête, cet homme ignorant 
et faible; il le reconnaît, Dieu l'a fait, 
Dieu le mène, Dieu J'attire; là est la 
source, la règle, le but; et il se livre à ce 
Dieu en qui seul il trouvera l'éternel 
repos. 



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159 

Celui qui croit ainsi est un catho- 
lique. Le Français est profondément re- 
ligieux (1), et sa religion est le catholi- 
cisme. C'est que le catholicisme n'est pas 
réglé par l'orgueil excessif de la raison, 
et ne s'abandonne pas non plus à la rê- 
verie irréalisable de l'imagination : il 
fait la part des deux, il tient le milieu; il 
est la religion la plus pratique, la plus 
humaine et la plus sociale. Aux autres 
hommes il faut une volonté forte, une in- 
telligence supérieure pourarrivei à l'unité 
des idées; une nature particulière les fait 
ce qu'ils sont : le catholicisme produit 
sur tous les hommes le même effet, quel 
que soit leur génie; événements, idées, 
actions, il ramène tout à un principe 
unique : les philosophies créent des in- 



■ •■ I 



I 
I 



(l) Le Français, a dit J. de Maistrc, a plus besoin 
de la Keligion que tout autre homme ; s'il en man- 
que il n'est pas seulement affaibli, il est mutilé. 



■■^■■■■m^i 



160 



dividualités qui s'élèvent comme des co- 
lonnes isolées dans un désert; le catho- 
licisme fait de tous ceux qu'il saisit un 
édifice complet, un, inébranlable, une 
société. 



La France est catholique par excel- 
lence, on l'a justement appelée très- 
chrétienne : « Jamais les papes n'ont 
trouvé d'asile plus assuré qu'en France. » 
Il n'y a que la France catholique qui 
pouvait produire une femme comme 
Jeanne d'Arc : le type de la femme An- 
glaise protestante est Elisabeth, une her- 
maphrodite où il y a plus de l'homme que 
de la femme : le type de la Française est 
Jeanne d'Arc, un mélange d'héroïsme, de 
pureté, de candeur, de dévoûment et de 
faiblesse, l'idéal de la femme chrétienne 
moderne, comme n'en ont jamais rêvé 
les poètes. 







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161 



IV. 



Par la même cause, le Français est mo- 
narchique : léger, hésitant, connaissant 
sa faiblesse, il sent le besoin d'être dirigé; 
mais son esprit douteur prétend savoir le 
pourquoi des choses: nous mêlons la ré- 
sistance et la soumission , les instincts 
révolutionnaires et le vague sentiment de 
l'ordre ; un amour désordonné d'indépen- 
dance nous emporte, et un respect tradi- 
tionnel de l'autorité nous ramène; à un 
moment donné, notre tête part, elle fait 
la mauvaise, elle crie cl tempête; c'est le 
véritable esprit de la Fronde, qui voulait 
garder le roi et qui fermait les portes de 
Paris au roi. Dans les époques de calme, 
les parlements adressaient au roi des re- 






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162 

montranees ; dans les troubles, le peuple 
dressait des barricades ; en tout temps il 
faisait des caricatures et des chansons. 

Et cette liberté, il l'abandonne volon- 
tiers. « Vous savez , disait Chesterfield, 
élever des barricades, mais vous ne savez 
pas élever des barrières. » Il ne sait que 
faire de sa liberté, il préfère l'égalité ; 
être intelligent, il n'a pas besoin de plus 
d'un maître. L'égalité est compatible avec 
le pouvoir absolu; il accepte facilement 
le despotisme. Non-seulement il l'accepte 
mais il l'aime ; le pouvoir absolu va à son 
caractère, à ses défauts et à ses qualités. 
Il l'aime, parce qu'il est impétueux, et 
les esprits vifs n'ont pas d'orgueil, ils 
sont vaniteux ; la pompe des puissants lui 
plaît, et les titres, et les croix, et les cor- 
dons. « Les Français s'ennuient , disait 
Barras en 1797, ils ne voient plus passer 
les carroses dorés de la cour. » Il l'aime, 
parce qu'il est passionné; le pouvoir ab- 




165 

solu n'admet pas de demi-sentiments, il 
exige la haine ou l'amour; à celui qui 
peut tout, on sait gré de tout ce qu'il fait 
et de tout ce qu'il ne fait pas. Il l'aime, 
parce qu'il est artiste, l'imprévu le charme: 
on ne sait jamais ce qui arrivera sous un 
despote. Il l'aime, parce qu'il recherche 
le grand et le beau : le pouvoir absolu fait 
de grandes choses plus vite et plus com- 
plètement; l'homme quia pleine autorité 
tient à honneur d'attacher son nom à une 
belle entreprise; il y met son temps, sa 
fortune, sa vie (1). Pour réaliser des œu- 
vres gigantesques, il a besoin des arts, il 
emploie les hommes détalent, il les honore 
pour se perpétuer. Personne utilisa-t-i! 



(1) La noblesse de France l'a mille fois prouvé ; 
nos principales villes doivent leur splendeur à un 
administrateur tout-puissant, Bordeaux à Tourny, 
Nantes à Graslin, Limoges à Turgot, Poitiers à La- 
bourdonnaye de Blossac, etc. 



41 ■ 



164 

davantage toutes les facultés humaines 
que Louis XIV et Napoléon ? Le pouvoir 
absolu n'abaisse qu'en apparence, il élève 
en réalité; il donne la plus haute opinion 
de l'homme à l'homme. 

Il l'aime, parce qu'il est monarchique. 
« Le caractère national le pousse à ne re- 
connaître pour supérieur que celui qui ne 
fut jamais son égal (1), » et il préfère, 
comme dit Voltaire, être déchiré par un 
lion son maître, que grignoté par mille 
rats ses confrères. 

Le Français aime enfin le despotisme, 
parce qu'il prétend dominer : il aspire à 
un glorieux avenir; pour être fort, il 
place à sa tête un homme au pouvoir éner- 
gique et entier, qui prépare une grande 
entreprise, rassemble une armée, sans 
souffrir que personne pénètre ses desseins 
et en parle : l'Europe entière est dans l'i- 



(1) Mallet Du l'an. 



105 
gnorance de ce qu'il va faire : tout à coup, 
il part, il pousse ses troupes en avant , 
escalade les monts en trois jours, tombe 
comme une avalanche dans les plaines de 
l'Italie, attaque l'ennemi étonné, et ap- 
prend au monde qu'une nouvelle campa- 
gne vient de commencer par la victoire 
de Marengo. La France se plaint-elle du 
secret gardé pour préparer sa gloire ? Non ! 
Elle bat des mains, elle adore son despote, 
dont elle peut dire : Lui, c'est moi ! 



■ 



V. 



r::;| 



C'est ce génie raisonnable ennobli par 

" : le sentiment de l'honneur qui a formé les 

1 institutions de la France : « Ses lois, a dit 

un écrivain d'un esprit très original, sont, 

— les politiques, plus libérales, — les cri- 






HHB^HKXKKV 






166 
minelles, plus humaines, — les civiles, 
plus régulières que celles de tout autre 
peuple (1). a Elle a le respect de la vie 
de l'homme : on a été obligé d'établir, 
pour le jugement des crimes dans les as- 
sises, les circonstances atténuantes; les 
jurés ne pouvaient se résoudre à pronon- 
cer la peine de mort. « J'honore le Fran- 
çais, disait J.-J. Rousseau, comme le seul 
peuple qui soit bienfaisant par caractères 
Il ne se sent étranger à rien de ce qui est 
humain. Dès qu'il entend un cri de souf- 
france, il y court : « Dévoûment, sacrifice, 
les sentiments de la nature, tous ces mots 
sont autant de coups de cloche pour une 
oreille française; alors le cœur vient au 
secours (2). » Il a constamment rempli le 
rôle de croisé, de chevalier protecteur des 



■'.'. 







(1) Madrolle. 

(2) Mme Hacliol de Varnliagen. Les mots soulignés 
sont en français dans le texte. 



■■■■i 



167 
faibles: nul peuple ne s'est battu plus 
souvent pour les opprimés (1). 

Aussi la France n'a-t-elle point conquis, 
elle s'est assimilée; elle a été pressée, dès 
l'origine de son histoire, de s'adjoindre les 
parties de son corps qui en avaient été 
distraites, les tronçons qui cherchaient à 
se rejoindre, les provinces qui pouvaient 
devenir ses membres inséparables, souf- 
frir des coups qu'on lui portait, vivre de 
sa propre vie. « On peut résister à tout, 
hors à la bienveillance, et il n'y a point de 
moyen plus sûr d'acquérir l'affection des 
autres que de leur donner la sienne (2). » 
Elle aimait; tout pays sur qui elle mettait 
la main devenait la France. Ainsi , elle a 



.-::! 



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II 






(1) ■ L'histoire de l'Amérique, disait Hivarol, se 
réduit désormais à trois époques : égorgée par 
l'Esp agne, opprimée par l'Angleterre, et sauvée par 
la France. » 

(2) J.-J. Housseau. 



m 







pris le Roussillon et. le Réarn , parce que 
ce côté des Pyrénées est la France; 
puis la Franche-Comté : les Espagnols, 
qui étendaient avec emphase leurs bras 
sur le monde , n'avaient pas compris 
qu'une province isolée est une province 
perdue, et que la Franche-Comté devait 
nous revenir ; ensuite la Flandre, qui tou- 
che aux provinces si françaises, l'Artois et 
la Picardie; enfin, l'Alsace et la Lor- 
raine , pour qui le Rhin est facilement 
devenu le Rhin français. 

Elle a fondé peu de colonies, elle a mê- 
me perdu toutes les grandes; pour les 
conserver, il eût fallu avoir un puissant 
besoin de manger beaucoup de sucre et 
de boire beaucoup de café : elle a 
payé plus cher son sucre et son café, 
et elle a laissé aller ses colonies; 
elle aime trop ce qu'elle aime, pour 
aimer en tant de lieux et si loin. Mais 
quand elle se fut emparée d'Alger, qui 



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*5î«?î5^s-s^n"n^u~:H:: 



109 
avait été attaqué, non par esprit de con- 
quête, mais par un sentiment d'honneur 
chrétien, elle s'est aperçue que de Mar- 
seille on se rend à la côte d'Afrique en 
deux jours, qu'il est possible de peupler 
le pays de Français, d'en faire une terre 
française, et elle l'a gardé. 

Cependant, elle ramassait ses forces a 
l'intérieur ; ses rois, par une politique à 
la fois nationale et probe, tendaient tous à 
constituer cette unité dont on ne parlait 
pas en France autant qu'en Allemagne, 
mais que chaque siècle voyait se former. 
Les fiefs féodaux, peu à peu, disparais- 
saient; la Bourgogne revenait à la cou- 
ronne, la Bretagne s'agrégeait à la France 
par un mariage , les grands seigneurs se 
soumettaient. 

Bientôt la réforme agite l'Europe : Cal- 
vin tente de faire une réforme particulière 
pour la France; mais l'esprit français la 
repousse : ses [chefs furent des seigneurs 



■ 



170 
ambitieux qui l'accueillirent comme un 
moyen d'opposition politique; elle eut 
pour elle des raisonneurs sérieux et raides, 
des caractères cariés à l'anglaise, comme 
Sully, Duplessis-Mornay et Coligny, mais 
pas un homme brillant comme le duc de 
Guise (1) Henri IV n'avait rien d'un pro- 
testant , il ne l'était que par naissance et 
éducation ; aussi fit-il bon marché de Cal- 
vin : Paris vaut bien une messe ! est un 
mot de sentiment dans la bouche de l'a- 
mant de Gabrielle. 

En vain quelques rêveurs songèrent à 
une organisation allemande, à une ré- 
publique divisée par cercles. Cette idée 



(1) « Si l'on veut réduire les progrès de la réfor- 
me à des principes simples, disait Frédéric II, on 
verra qu'en Allemagne, ce fut l'ouvrage de l'intérêt, 
en Angleterre, celui de l'amour, et en France, celui 
de la nouveauté. . — Il eût pu dire, et avec plus 
de justice, qu'eu Angleterre ce fut aussi l'ouvrage 
de l'intérêt, 



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ïiîtîtrj:;:'.::".--^ • 



171 

trans-rhénane tomba d'elle-même; I'édit 
de Nantes accorda aux protestants la li- 
berté de conscience : ils ne combattaient 
pas pour une autre cause ; ils se soumi- 
rent. 



Le monde alors fut témoin d'un admi- 
rable spectacle , de la grandeur d'une 
nation arrivée à son apogée, et repré- 
sentant avec une dignité sereine le plus 
haut type de puissance qui soit accordé 
à la race humaine. Sous le règne de 
celui qui a mérité le nom de Grand Roi, 
tout prend un caractère de splendeur, de su- 
blimité et de durée ; alors naissent comme 
naturellement les plus éminents génies; 
les oeuvres de l'intelligence, inspirées par 
une raison mûre et saine , peignent 
l'homme dans sa beauté la plus noble 
et la plus vraie. Chacun parle une lan- 
gue pure, solide et claire, expression 
d'une pensée morale et élevée; la règle 



PB*" 



172 

des mœurs est un sentiment profond de 
respect, de délicatesse et d'honneur; 
enfin , c'est un privilège particulier à ce 
grand siècle d'aimer sa patrie avec une 
passion généreuse, de l'aimer à la fois 
avec le roi, avec la famille, avec Dieu, de 
ne faire de ces amours qu'un seul, et de 
se sacrifier avec une si vive abnégation et 
une si chaleureuse ardeur, qu'il n'yavait, 
pour ainsi dire, pas démérite à se dévouer, 
tant le dévoûment était naturel à notre 
sang, à notre esprit et à nos cœurs. 



::;: 



Mais, après ce temps, commença la 
décadence ; la force humaine a de courtes 
limites : une race nouvelle apparut, ma- 
térialiste et vicieuse, une race anglaise. 

C'est alors que naît Yesprit : les peu- 
ples, à mesure qu'ils se corrompent, font 
plus de cas de l'esprit ; le dix-septième 
siècle parle peu de l'esprit : Molière n'a 
pas d'esprit, Pascal n'a pas d'esprit ; leur 



■^■i 



^ï^rï^n"^::;tî::;:u^ii- 



175 

rire est sérieux, il est profond. Ce qu'on 
entend par l'esprit dans le monde ne sert 
le plus souvent qu'à faire triompher l'er- 
reur ; la vérité est si forte qu'elle n'a pas 
besoin de l'esprit; l'esprit est donc moins 
une qualité que la marque de l'absence 
de qualités : qui plaisante ne voit pas 
loin et haut : un style grave, sérieux, 
scrupuleux, a dit Labruyère, va très loin. 
Veut-on juger si un homme a perdu, qu'on 
regarde s'il a gagné de l'esprit. 

L'amour de l'argent envahit les plus 
hautes classes; la politique de l'intérêt 
est inaugurée par un vil ministre, et avec 
l'intérêt la lâcheté : on laisse démembrer 
la Pologne; le roi spécule sur les grains; 
les grands se livrent avec impudence au 
libertinage le plus effréné ; de cette pour- 
riture sortent les sophistes : plus de 
croyances, on discute tout, on doute de 
tout, on nie tout, la société est une or- 
gie : ce n'était plus la France ! Une ré- 



::,:: 
:;::; 



■ 



174 

volution était nécessaire; la nation fran- 
çaise, depuis longtemps, y songeait, la 
voulait, et la fit. 

C'était une vraie assemblée française 
que l'assemblée constituante, et un ?rai 
Français que Mirabeau. Aussi nerveux 
que musculeux, sa forte et poétique élo- 
quence entraînait par la saine raison bien 
plus que par la vague imagination. A l'é- 
cart se groupaient, étroite minorité, les 
hommes de projets et d'utopies, les Alle- 
mands ; le grand sens français les dédai- 
gnait encore. Tentaient-ils d'élever leurs 
murmures, indigné, Mirabeau se tour- 
nait vers eux : a Silence aux trente voix ! » 
s'écriait-il, et les voix se taisaient. Pro- 
testation suprême de l'esprit de la France 
contre les rêveries déjà envahissantes 
d'un génie étranger ! 



La France ne l'emporta pas; il fallait 




PHHHIH 



175 

un châtiment à nos désordres : la Con- 
vention a tous les instincts allemands. 
Elle est emphathique dans sa verbeuse 
éloquence, panthéiste dans ses résurrec- 
tions païennes, théoricienne, préoccupée 
de ce qui fut, non de ce qui est , elle imite. 
Elle oscille entre l'anarchie et la terreur : 
faible, elle se laisse lâchement insulter 
par la populace ; forte, elle verse le sang 
avec un mépris orgueilleux de la vie hu- 
maine. La monarchie avait été comprise 
par les constituants comme une organisa- 
tion moyenne où s'équilibraient la puis- 
sance et la résistance, le pouvoir royal et 
la liberté. La république est conçue par 
les conventionnels comme un despotisme 
et exercée comme une tyrannie. 

Il représente bien cette assemblée, 
Robespierre, le sectateur des fantasmago- 
riques révélations de Catherine Théos, 
l'ami deSt.Just, l'ennemi de Camille Des- 
moulins, de Danton, des Girondins, de 



| 



■ 



■ 



1 



■ 



17G 
tous les Fiançais de la Convention, le 
ciietaleur sombre et fanatique, qui, dès 
qu'il faut agir, perd tout courage et tout 
espoir, et se tire un coup de pistolet ! 
Qu'elle soit maudite cette Convention si 
sauvagement louée, dont frémira la pos- 
térité, comme nos pères en ont eu hor- 
reur ! Elle nous légua, en partant, le Di- 
rectoire, une réunion de matérialistes tels 
que Barras, et de mystiques tels que le 
théosopheLa Reveillière-Lépeaux, et l'on 
vit alors ce que devint la France. 

Après les Allemands de la Convention 
et les Anglais du Directoire, la Frauce 
eut Napoléon. Sous lui, elle fut puissante 
et glorieuse ; elle l'admira et l'adora, car 
il avait, compris ses besoins et son génie, 
et il l'avait sauvée de l'anarchie pour lui 
rendre, avec tous les bienfaits de l'ordre, 
tout le prestige delà gloire. 

Le retour des anciens rois, le gouver- 
nement pondéré qu'ils tentèrent d'établir, 




HHH^ 



177 

leur expulsion en 1850, le règne positif 
et matériel d'une dynastie nouvelle , la 
conspiration patiente des républicains, 
leur succès, les entreprises des idéalistes 
radicaux rêvant le communisme, sont les 
phases naturelles et régulières de la lutte 
des races étrangères et de l'esprit fran- 
çais. 

Naguère, le bon sens fiançais résistait 
encore : les idées antisociales, antichré- 
tiennes, n'avaient en France que des sec- 
tateurs isolés ; le socialisme n'était conçu 
que par quelque grosse tôte chevelue ou 
quelque front mal bosselé, et accueilli 
que par les ouvriers malheureux de cinq 
ou six villes industrielles, attachés à la 
chaîne du métier comme l'esclave romain 
à la porte de la maison, et tirant dessus 
pour la casser. Mais la masse était con- 
traire à ces théories exotiques : dans un 
premier étonneraient et par une inspira- 
tion généreuse, elle n'a pas voulu les cou- 

8, 



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j^:^«;=^ : rrt^HHhS;HiUHS:^KHH;^ît:î2! 






178 
damner sans les entendre; elle a appelé 
ces nouveaux prêcheurs, les a poussés à 
la tribune et leur a dit : Parlez ! Elle les 
a écoutés avec une patience qui passe les 
bornes de sa vivacité naturelle, et à la fin 
de toutes leurs périodes, elle leur a crié : 
le moyen ! le moyen pratique! Et comme 
ils se taisaient, elle s'est détournée 
d'eux et les a laissés à leurs utopies. 
A ce grand peuple si raisonnable il ne 
fallait qu'un guide et qu'un maître pour 
reprendre sa course droite et puissante. 



VI. 



Tel est le Français, esprit pratique, lo- 
gique, n'excluant rien, laissant passer les 
excès comme un crible, appliquant le 
bon et le beau; mais de plus, cœur syrn- 




HHI HRH 



179 

pathique, organisation harmonique, trait 
d'union entre les natures extrêmes, mis 
dans le monde pour réunir et pour rallier. 
« Tout ce qui nous touche, tout ce qui 
nous a appartenu, a- t-on dit, se préoccu- 
pera toujours bien plus de nos émotions 
que de ses propres instincts (1). » Dieu 
lui a donné toutes les qualités propres à 
la mission qu'il a à remplir; il est placé 
au milieu de l'Europe, touchant à la fois 
aux peuples les plus opposés, par une mer 
en communication avec le vieil Orient, 
source des traditions et des croyances, 
par une autre avec le monde nouveau 
où se développe la force des temps mo- 
dernes, l'industrie. Habitant d'un climat 
tempéré, sa constitution n'est pas exces- 
sive comme celle des hommes du Nord 
ou du Midi: bien proportionné de corps, 
vif, alerte, il ne marche pas raide et 



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(1) A. de Gallier. 



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180 
gourmé comme les Anglais, mou et dé- 
faillant comme les Allemands; sa figure 
mobile exprime les sentiments les plus 
divers, les plus énergiques et les plus 
doux; il a la physionomie d'un senteur 
et d'un penseur. Ses organes même les 
plus délicats semblent appropriés à son 
rôle d'initiateur: à volume égal de voix, 
on a remarqué que la parole française 
est celle qui porte le plus avant (1) : sa 
langue est la langue du peuple prêcheur. 
« Un orateur français se fait entendre de 
plus loin qu'un Anglais, sa prononciation 
étant plus claire et plus ferme s, dit un 
Anglais (2). Variable et changeant, il 
avance donnant la mode au reste du 
monde, c'est-à-dire, les transformations 
et le mouvement des idées. Quand la 
Providence veut qu'une idée fasse le 



(1) L'abbé Martinet. 

(2) eu, Wren, 




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181 
tour du monde, elle la fait tomber dans 
une âme française. « Il ne peut vivre 
isolé, l'esprit de prosélytisme, le besoin 
d'agir sur les autres, est son trait le plus 
saillant : la nation entière n'est qu'une 
vaste propagande » (1). Il fait les révo- 
lutions. 

Léger, saisissant la vie en sa plénitude, 
« sa gaîté produit le même effet que le 
stoïcisme » , a écrit ce Français qui, 
lorsqu'on lui disait qu'il tremblait devant 
l'échafaud, répondait: c'est de froid (2) ! 
Toujours animé, il anime les autres : « il 
ne remplit pas le temps, comme les Alle- 
mands, il le fait oublier (3). » « C'est tou- 
jours pourplairc qu'il change toujours; sa 
mobilité ne donne pas le temps qu'on se 
lasse de lui (4). » Il s'émeut vivement, 






■■.:::\ 






(1) J. de Maistre. 

(2) Bailly. 

(3) Madame de Staël. 
(fi) Rivarol, 



■ 



1 





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182 



chaleureusement; son impression est si 
passionnée qu'on ne^le peut traiter avec 
indifférence, i Les Espagnols, méprisant 
toutes les autres nations, font aux seuls 
Français l'honneur de les haïr (1) . » Ouvert 
à tous, il n'attire pas seulement, il retient : 
car « la France est le pays où les connais- 
sances ont été portées aussi loin, et les 
agréments de la société plus loin que 
partout ailleurs (2). » « L'Allemagne est 
faite pour y voyager, l'Italie pour y sé- 
journer, la France pour y vivre » (3). 

Enfin, spiritualiste en philosophie, 
classique en littérature, monarchique en 
politique , pratique dans la vie privée , 
« le seul homme dont les mœurs peu- 
vent se dépraver, sans que le cœur se 
corrompe et le courage s'altère, parce 



(1) Montesquieu. 

(2) Fontenulle. 

(3) A. Hugo. 



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183 

que ses vertus viennent du cœur, tandis 
que ses vices ne viennent que de l'es- 
prit (1), » généreux, franc, chevaleres- 
que (2), haut par l'honneur, « un Français 
qui joint à un fonds de vertu, d'érudition 
et de bon sens, les manières et la politesse 
de son pays a atteint la perfection de la 
nature humaine » (3). Il est la race la 
plus active, la plus pénétrante, la plus 
aimante et la plus aimable, un peuple 
choisi de Dieu. 



:::!: 



(1) Duclos. 

(2) ■ C'est le chevalier français qui me plaît,» 
disait l'empereur d'Allemagne, Frédéric I* r . 

(3) Chesterfield. — Voyez note XIII. 



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CONCLUSION. 



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■ 

..... 



Il faut résumer en quelques mots le ca- 
ractère des trois races. 

L'Anglais a le sens positif si développé, 
qu'il en devient matériel ; l'Allemand 
ne l'a pas assez, il en devient idéaliste. 
Le premier est de ceux que peint le philo- 
sophe, « qui se préoccupent tellement des 
éléments des choses qu'ils négligent les 
composés; le second de ceux qui de- 



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188 
meurent tellement en extase devant les 
composés qu'ils ne peuvent pénétrer jus- 
qu'aux éléments (1). » L'un a besoin de 
perdre, l'autre d'acquérir : le Français 
n'absorbe pas comme l'Anglais, il ne perd 
pas par tous ses pores comme l'Allemand ; 
il reçoit et il donne, c'est un corps com- 
plet. « L'Allemagne fournit les matériaux 
des idées, la France en tire les idées, l'An- 
gleterre applique les idées (2). » 

L'Anglais ne connaît que lui et son 
pays, il est l'ennemi de l'humanité ; l'Al- 
lemand, par son vague amour de l'huma- 
nité, devient le plus cruel ennemi de sa 
patrie; le Français aime sa patrie et sert 
l'humanité. L'Allemand est un sauvage, 
l'Anglais un animal politique (5), le Fran- 
çais l'être social. 



(1) Bacon. 

(2) Jouflroy. 

(3) Swift. 




WÊÊÊÊÊÊÊM 



189 
En Allemagne la vie intime; en Angle- 
terre la vie confortable ; en France la vie 
sociale. 



On crie, la nuit, dans la rue : A l'aide ! 
à l'assassin ! disait un voyageur qui a par- 
couru toute l'Europe ; l'Anglais prêle l'o- 
reille : si c'est la voix d'un homme dont 
il a touché la main, qu'il a appelé son 
ami, il descend, se met à ses côtés, se 
bat froidement, vaillamment, et se fait 
tuer sans mot dire. Mais est-ce un étran- 
ger, il se tient coi ; il ne lui doit rien : 
que l'étranger s'en tire comme il pourra ! 
L'Allemand, aux premiers cris, commence 
à s'émouvoir; il veut aller au secours de 
ce malheureux et il se demande quel est 
le meilleur moyen de le protéger : appel- 
lera-t-il la garde, ou ira-t-il lui-même ? Il 
ira ; il se lève avec mesure, et, après s'être 
chaussé, vêtu, avoir pris ses armes, il se 



190 
croit en demeure de sortir de sa maison : 
mais, quand il arrive, les assassins sont 
loin , et le pauvre diable mort. Le 
Français, lui, ne pense à rien, ne com- 
bine rien; ami, étranger, ennemi même, 
peu lui importe 1 un homme est en dan- 
ger, cela suffit ! fut-ce la première nuit de 
ses noces, il saute à bas de son lit, s'élance 
au dehors et épouvante tellementles agres- 
seurs par cette viveattaque inopinée, qu'ils 
prennent la fuite, croyant voir arriver 
toute une escouade de sergents. 



« A vingt ans, a-t-on dit, on veut; à 
trente ans, on peut ; à quarante ans, on 

a : quine veut pas à vingt ans, qui ne peut 

pasà trente, n'aura jamais à quarante (1). » 

Les Anglais ont tout de suite quarante ans ; 

ils ont et ils peuvent aussitôt qu'ils veu- 



(4) lipauinarcljais. 




■I ■■■ 



191 

lent; les Français passent régulièrement 
par le vouloir, pouvoir et avoir ; les Alle- 
mands veulent toujours et n'ont jamais ; 
ils ont toujours vingt ans. 

Le Français ramasse ses forces pour 
agir, l'Anglais étend ses bras pour saisir, 
l'Allemand se déchire de ses propres 
mains : plus les siècles ont avancé, plus 
il y a eu de morcellement en Allemagne, 
d'unité en France, de force en Angleterre; 
l'empereur d'Allemagne n'a fait que per- 
dre, le roi de France que grandir, l'An- 
gleterre que gagner. 

« La sentimentalité des Anglais est hu- 
moristique et dure; celle des Français, 
populaire et larmoyante; celle des Alle- 
mands, naïve et réelle (1). » 

L'Allemand aime la discussion, parce 
qu'il a du plaisir à parler; l'Anglais la 
soutient quand il y doit trouver avantage; 



:::*:; 



(1J Goethe 



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192 
le Français s'y anime, parce qu'il veut 
faire triompher la raison. 

« En Allemagne, pays d'études, on ra- 
conte l'histoire de petits enfants pauvres 
qui ont pris rang parmi les savants les 
plus illustres ; en Angleterre, pays de l'in- 
dustrie, celle de petits indigents qui ont 
gagné des millions ; en France, pays bel- 
liqueux, l'histoire de paysans ou d'arti- 
sans qui sont devenus généraux. » 

Enfin l'Anglais connaît mieux les 
choses, l'Allemand les idées, leFrançaisles 
hommes. Aux Françaisl'action pour lancer 
une affaire, aux Allemands pour la con- 
cevoir, aux Anglais pour la suivre dans 
ses détails. Si j'étais roi, j'aurais un pre- 
mier ministre Français et des sous-minis- 
tres Anglais : quant aux Allemands, je les 
consulterais quelquefois (1). 



Et maintenant il nous faut prendre une 



(l) Voy. Note XIV. 



195 

ferme et décisive résolution : notre avenir 
dépend du choix que nous ferons. Si nous 
laissons dominer chez nous les Anglais , 
nous aurons la destinée réservée au pays 
où ils dominent, l'Angleterre. Les hommes 
qui s'élèvent par l'argent ne fondent rien 
qui n'ait une chute rapide, abjecte, effroya- 
ble : la fin des peuples est la même que 
celle des individus. L'Angleterre tombera 
comme sont tombés tous les peuples qui 
lui ont ressemblé, Tyr et Carthage, tout 
à coup, ignoblement, fatalement. 

C'est chez eux que les socialistes triom- 
pheront : déjà une voix lugubre et vibrante 
a couru au-dessus de leurs usines et de 
leurs ateliers, revendiquant les droits sa- 
crés de l'humanité (1). Ces orgueilleux 
aristocrates verront s'élever contre eux 
la masse de leurs victimes, ces ouvriers 






(1) Dans les sanglants soulèvements de 1816, 
1820, 1832, 1839. 

9 



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194 
étiolés, ce peuple dégradé, corrompu, 
avili, descendu d'un degré dans l'échelle 
de l'homme, et les barbaries qu'il com- 
mettra seront en proportion de son abru- 
tissement et de son hébétement; elles ap- 
procheront de celles des sauvages; car la 
corruption extrême du corps et de l'âme 
engendre l'extrême cruauté : comme par 
la destruction des Mexicains et des Péru- 
viens au seizième siècle, la justice divine 
et humaine sera vengée par l'extinction 
de cette race de Mammon : la servitude 
paiera la servitude, et le sang paiera le 
sang. 

Si, d'autre part, nous ne nous défen- 
dons pas des Allemands, ils engourdiront 
la France comme ils ont engourdi leur 
vraie patrie, l'Allemagne : ils la rendront 
impuissante; elle sera non active, mais 
passive, un instrument, non un bras. Nos 
Allemands de 1848 n'ont rien su faire, ils 
ont épuisé leurs bonnes intentions en ré- 



BU 



195 

ves et en discours; ils ont été réduits à 
l'inaction, rejetés dans un dédaigneux ou- 
bli. L'Allemagne aura le même sort : elle 
demeurera dans l'état où elle est, subis- 
sant la destinée qu'on lui imposera, pro- 
posant, projetant, sans jamais appliquer, 
sans jamais vouloir, et ainsi jusqu'au jour 
de l'Eternité. « A ce moment, dit un de 
leurs poètes, Dieu appellera chaque na- 
tion pour les juger : tous arriveront, 
moins les Allemands. Dieu envoie un 
ange : allons ! ne voulez-vous pas vous 
lever? Voici que l'Éternité commence! 
Mais, avant qu'ils eussent pu se réunir, 
le dernier jour était passé depuis long- 
temps, et ils furent exclus de l'enfer et du 
ciel ! » (1 ) Ils n'ont pas de volonté, en effet, 
pour faire le bien ou le mal ; ils n'auront 
mérité ni récompense ni châtiment. 
Nous avons fait, nous, Français, l'é- 

(I) Georges Herwpgli. 



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1 



19G 
preuve des Anglais et des Allemands ; 
quand les esprits Anglais ont dominé en 
Fiance, ils l'ont poussée au lucre, à la 
corruption, à l'avilissement; quand ce 
furent les Allemands, à des entreprises 
insensées, aux révolutions, à l'inconnu 
et à l'anarchie. 

Lorsque la France, au contraire, a été 
dirigée par des Français, noble et prati- 
que, fière et désintéressée, elle s'est dé- 
veloppée dans toute sa force, et elle s'est 
fait respecter, admirer, aimer : elle cou- 
vrait ses fautes de la générosité de ses 
sentiments; elle avait toujours, pour se 
faire absoudre, les extrêmes du génie et 
de la vertu. En la combattant même, ses 
ennemis ne pouvaient s'empêcher de l'es- 
timer, parce que ses actions étaient inspi- 
rées par l'honneur. 

Repoussons donc, secouons ces Anglais 
matérialistes, cesAllemands rêveurs ! que 
les Anglais retournent a leurs usines et 



197 
les Allemands à leur poésie : le gouverne- 
ment d'un peuple n'est ni une machine, 
ni une idéalité. Il nous faut être exclusifs 
par raison : ils sont seuls de notre famille, 
de notre sang, les esprits français! Aimons- 
les, soutenons-les, suivons-les ! Nous n'a- 
vons besoin de personne (1) : il nous suffît 
d'obéir à nos instincts et à notre génie. 
« Français, s'écriait un orateur illustre. 
ce qui vous perd, c'est que vous ne vous 
estimez pas assez vous-mêmes ; c'est que 
vous voulez imiter les étrangers, lorsque 
vous êtes assez riches de votre propre 
tonds (2) !» Nul peuple en ce moment 
encore ne nous vaut : nul n'a ce jet sou- 
dain, ce dévouement héroïque, cet oubli 
de la partie matérielle de l'homme. Dès 



(1) Tout le monde a besoin de la France, écri- 
vait Rivarol, quand l'Angleterre a besoin de tout 
le monde. 

(2) Le P. Ventura. V. note XV. 



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198 
que la France se montre, dès qu'elle 
parle, dès qu'elle agit, le monde s'écrie : 
c'est le grand peuple (\ )! En toutes choses, 
à la bataille, dans les sciences, dans les 
lettres, en révolution, elle donne un coup 
si violent qu'elle fait jaillir la lumière ! 
« Rien de grand, j'ose le dire, ne se fait, 
ne se fera sans elle (2) ! /> Les étrangers 
mêmes le reconnaissent : « la France, le 
plus beau royaume après celui du ciel » , 
disait Grotius. « Rome et Paris, dit une 
Allemande , sont les deux plus grandes 
villes du monde, l'une dans l'ancien, l'au- 
tre dans le nouveau ; Paris est le type de 
la Cité (5), » « Paris est le centre du 
monde, écrivait un Anglais; lorsque la 
source qui est en France sera obstruée 
ou souillée, les eaux qui en partent et 



(1) V. note XVI. 

(2) Bonald. 

(3) Rachel de Varnaghem. 



199 
qui coulent sur toutes les autres nations 
seront bientôt taries (1). » « C'est une 
nation qui marche toute seule ! » s'écriait 
Pierre-le-Graud. Elle marche toute seule, 
parce que, selon le mot d'un pape, elle est 
un royaume gouverné par la Providence ; 
la France, a dit le poète, est le soldat 
aîné de Dieu (2) ! 

Débarrassée de ces étrangers , de ces 
ennemis qui enserrent de mille liens ses 
membres robustes, la France se relèvera 
plus énergique, ainsi qu'un homme jeune 
et sain, après la maladie qui l'a arrêté, se 
redresse beau et fier, sentant couler en ses 
veines un sang riche et nouveau. Elle se 
retrouvera encore la glorieuse France, la 
France de nos pères, la France de saint 
Louis, de François I er , de Henri IV, de 
Louis XIV, de Napoléon, la France une 



(1) Burke. 

(2) Shaskespeare. 



S&::2^~?ri~H^b:5hï?&8^.gk 





























200 
par ses opinions, par ses mœurs, par ses 
croyances, la France défenseur des fai- 
bles, espoir des opprimés, vengeur des 
injustices, et dont le nom, chez les bar- 
bares, en Orient, dans tout l'univers, 
était donné comme un honneur à tous les 
chrétiens, parce qu'il représentait la civi- 
lisation, la générosité, la grandeur d'âme, 
toutes les nobles vertus. 



I 



FIN. 






■ 



tÊÊÊÊÊÊÊKÊÊÊÊKÊÊBÊÊ 









NOTE I. 



Les Anglais ont conservé, par respect pour 
la tradition, et malgré leur haine contre la 
France, non-seulement de vieux mots fran- 
çais, mais des phrases entières, et ces phra- 
ses sont précisément des formules politiques; 
ainsi les fameuses devises: Dieu et mon Droit. 
— Honni soit qui mal y pense, — puis les for- 
mules qu'emploie le roi quand il s'adresse au 
Parlement, pour la chambre des lords : Con- 
tent et non content , — pour la chambre des 
communes : Le Roi le veut. — Le Roi avisera. 



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204 



— Soit fait comme il est désiré. — Le Roi re- 
mercie ses loyaux sujets, accepte leur bènévo- 
lence, et aussi le veut. — Dans toutes les cir- 
constances où le roi parle au parlement 
l'huissier impose silence par le vieux mot 
français : Oyez! 



NOTE 11. 



Un voyageur qui a l'ait le tour du monde, 
Earle, arrivant à la Nouvelle-Zélande, alla 
frapper à la porte des missionnaires anglais 
qui y ont un vaste établissement : « Nous fû- 
mes introduits, dit-il, dans une maison très- 
proprement et même élégamment tenue. On 
eut bientôt servi tout ce qu'on peut se pro- 
curer dans une ferme riche et chez un épicier 
bien assorti d'Angleterre; chacun des mis- 
sionnaires qui entra pendant notre repas fui 






205 

aussitôt maudé par les autres, et j'entendis 
clairement qu'on lisait et discutait ma lettre 
de recommandation : je ne pus m'empêcher 
de me demander si c'était ainsi qu'on devait 
recevoir des compatriotes aux antipodes de 
son pays. Pas un sourire ne vint leur desser- 
rer les lèvres, pas une parole ne sortit de 
leurs bouches pour nous demander des nou- 
velles du pays; en un mot, nous ne trouvâ- 
mes pas la plus légère marque de cette sym- 
pathie que nous sentirions si vivement, nous 
autres gens du monde , s'il nous arrivait ja- 
mais de recevoir, dans une contrée aussi sau- 
vage, la visite de quelques-uns de nos com- 
patriotes. Les entants, gros, gras et frais, qui 
nous examinaient de tous les angles des ap- 
partements, et l'air tranquille et satisfait de 
leurs parents, nous firent bien vite deviner 
que ces gens-là faisaient dans le pays quelque 
commerce fort agréable et avantageux. » .... 
« Ces mêmes missionnaires, ajoute Earle , 



B^rrtïi'ttiH^'rlhHS^yfeiJSH^i^h^SjU^^^P 







206 

étaient tous des ouvriers mécaniciens qui 
avaient étudié quelque temps pour être mi- 
nistres de la religion protestante, et que les 
Anglais avaient fort judicieusement choisis 
pour être envoyés chez les sauvages. » Tous 
les voyageurs sont ici d'accord : Laplaçe, à 
qui ils refusèrent des rafraîchissements pour 
ses malades ; Dumont-d'Urville, madame Ida 
Pfeiffer, l'amiral russe Kotzbue, qui dit en 
parlant de Taïti : « l'Europe l'aurait bientôt 
admirée et lui aurait porté envie, mais la reli- 
gion enseignée par les missionnaires protes- 
tants n'est pas le christianisme. » 

« Le premier chef de la mission de la Nou- 
velle-Zélande, dit un ministre protestant , le 
D'Dunmore Lang fut chassé pour adultère, le 
second pour ivrognerie, le troisième poururi 
crime plus grand encore que les deux autres. 
— La conduite des missionnaires a été la 
plus infâme qui ait été tenue dans toute l'his- 
toire des missions. » 



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207 



NOTE III. 



Cette observation n'a pas échappé aux phi- 
losophes du dix-huitième siècle. Ils ne trou- 
vaient nulle part plus de facilité à se faire 
adopter que chez les protestants : « Il faut 
pourtant, écrit Grimm à Voltaire, que, nous 
autres hérétiques, ayons un avantage sur vous 
autres du giron de l'Eglise. Car, sans parler 
du philosophe couronné ( Frédéric II ), voilà 
un assez grand nombre de princes qui 
cultivent la raison et qui se moquent de tous 
les préjugés; et vous, vous seriez embarrassé 
de me nommer un nombre égal de princes de 
votre sainte communion qui puissent lire le 
Divin Dictionnaire ( l'Encyclopédie) sans se 
scandaliser.» {Correspondance inédile, publiée 
en 1818.) 



■ 



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■■■■^■B 



208 

NOTE IV. 

En 1615, le Parlement ordonna de faire 
vendre les statues et tableaux des maîtres que 
Charles I e ' avait rassemblés à White-Hall, et 
de brûler tous les tableaux qui représentaient 
la sainte Vierge. 

NOTE V. 



On peut voir, dans le musée du Louvre, un 
portrait de vieille femme, par Denner, qui, 
pour la représentation exacte de la nature, 
ne peut être comparé à aucun autre : tous les 
détails y sont exprimés, les moindres plis du 
visage, le grain de la peau ; ce n'est pas le 
fini des Flamands, qui est encore de l'art, c'est 
la reproduction littérale, la calque de la na- 
ture, une sorte d'image daguerréotypée peinte. 






20i) 



NOTE VI. 






Arthur Young , arrivant dans une famille 
française au milieu du dîner, fut fort étonné 
de n'être pas accueilli avec une hospitalité in- 
quiète et une politesse pleine d'anxiété : on 
lui fil place, et on le pria de partager la for- 
tune du pot. « Des Anglais, dit-il , eussent 
dérangé précipitamment la nappe, les assiet- 
tes, le buffet, les pots et la broche, et m'eus- 
sent donné un dîner si parfait, qu'entre la fa- 
tigue et les appréhensions de toute sorte, 
aucun de mes hôtes ne m'eût accordé un 
seul mot de conversation , et à mon dé- 
part, on m'eût salué avec le souhait secret, 
mais sincère, que je n'y revinsse jamais. » 
Du reste, la peinture satyrique des mœurs 
et des coutumes anglaises n'est nulle part plus 
vive que chez les auteurs anglais mêmes : 
« Le Journal d'un Anglais contient, dit un 



I 



V ;: l 




210 

de leurs compatriotes, Gardon : 1- le jour du 
mois où il se met en route ; 2° le nom des 
villes où il a dîné le jour, et où il a couché le 
soir ; 3° les enseignes des auberges où il a dîné 
et logé, avec des mémorandum sur celles où 
il a bu de bon vin; 4" le jour où il est rentré 
dans ses foyers. Quelques-uns vont mourir 
dans un pays étranger, pour avoir le plaisir 
de se faire porter dans leur patrie, et de 
voyager ainsi après leur mort. » 

« Ils partent pour leurs voyages, dit Ches- 
terfield, ours mal léchés, et dans leurs cour- 
ses, ils ne font que se lécher l'un l'autre; car 
rarement ils voient d'autre compagnie ; ils ne 
connaissent que le monde anglais, et d'ordi- 
naire la partie la moins estimable. Ils retour- 
nent à la maison paternelle à l'âge de vingt- 
trois ou vingt-quatre ans, rafinés et polis 
comme un matelot qui fait la pêche de la ba- 
leine. » 

« Il arrive souvent, dans les compagnies 



anglaises, qu'après avoir cause et plaisanté 
il se fait tout à coup une pause de quelques 
minutes pendant laquelle ils se regardent 
l'un l'autre avec une attention sérieuse : ils 
savent que cela leur est particulier, et ils ap- 
pellent ce court silence, une conversation 
anglaise. » — Ferri de St-Constànt. 

(Londres et les Anglais.) 



« En Espagne, disait un écrivain de la fin 
du siècle dernier, on demande : Est-ce un 
grand de première classe'.' en Allemagne : 
peut-il entrer dans les chapitres? en France: 
est-il bien à la Cour? en Angleterre : com- 
bien vaut-il? Hoio is he worthy ? Je n'aijamais 
entendu parler de personne, dit un Anglais, 
dans la société, qu'on n'ait demandé : quelle 
fortune a-t-il? ensuite on le loue ou on le 
blâme, selon qu'il a une grande ou une petite 
fortune. Les Anglais, qui ne savent pas bien 
le français, s'ils veulent donner une idée 



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312 

avantageuse de quelqu'un, disent ordinaire- 
ment : C'est un homme de bien , c'est-à-dire 
un homme riche, un homme qui a des pro- 
priétés considérables. — Us désignent le mé- 
rite, qu'un homme possède, par une expres- 
sion qui prouve le mérite qu'ils y attachent : 
Il est digne de tant ! (He is worth so much 
iiioney.) » 

(The Country speelator 1794.) 



NOTE VII. 

Allusion à la physionomie de la capitale de 
l'Allemagne : « Vienne, dit un historien , ne 
renferme, dans une étendue de sept lieues de 
tour, que 250,000 âmes ; elle laisse pénétrer 
la campagne jusque dans son sein ; partout 
on rencontre d'immenses promenades, et 
dans les faubourgs des champs en culture. 



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215 

Cette verdure est une image du génie de ces 
peuples chez qui l'amour de la nature est si 
puissant, et qui trouvent si souvent le pan- 
théisme au fond de tous leurs systèmes phi- 
losophiques. » 



NOTE VIII. 



Ces mœurs ne datent pas d'aujourd'hui : 
« C'est une coutume établie, écrivait une an- 
glaise en 1718, que chaque dame ait doux 
maris, l'un qui en porte le nom, et l'autre qui 
en remplit les fonctions. Et ces engagements 
sont si bien reconnus, que ce serait tout-à- 
fait un affront dont on vous montrerait du 
ressentiment, si vous invitiez une femme de 
qualité à dîner sans inviter à la fois ses deux 
suivants, le mari et l'amant, entre lesquels 
elle s'assied avec la plus grande gravité. Ces 



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214 

sous-mariages durent quelquefois une ving- 
taine d'années, et la dame dispose souvent de 
la fortune du pauvre amant jusqu'à ruiner 
complètement sa famille. » ( Lettres de lady 
Montague.) 



NOTE IX. 



Aussi, nulle part, la philosophie n'a-t-elle 
accumulé plus de systèmes : les philosophes 
Allemands sont sans cesse à en imaginer de 
nouveaux, et chaque inventeur croit être ar- 
rivé au but. On connaît la fameuse affirma- 
tion de Schelling : « Je ne veux pas seulement 
l'être pur ou l'être abstrait, je veux l'être exis- 
tant, et, dans ce sens, une grande révolution 
attend la philosophie; ce sera la dernière, 
celle qui donnera Y explication positive de la 
réalité. » Mais voilà qu'arrive un autre phi- 




215 

losophe, Krause, moins de cinq ans après, 
qui déclare qu'il veut renverser le monstrueux 
panthéisme de Schelling et de Hegel, et qui 
propose un nouveau système, le providentia- 
lisme, lequel concilie enfin, assure- t-il, le libre 
arbitre de l'homme et la bonté de Dieu. 
C'est là le dernier système adopté en Alle- 
magne, jusqu'à ce qu'il en surgisse un 
autre, bien entendu, ce qui ne tardera pas. 
Et comme les affirmations extrêmes appel- 
lent les négations extrêmes, on trouve en face 
de ces philosophes hardis qui veulent tou- 
jours aller en avant, d'autres philosophes timo- 
rés qui ne veulent plus marcher du tout. Ainsi 
Gervinus proposait, il y a quelques années, 
à ses compatriotes de ne plus s'occuper de 
science, de littérature, d'art, de s'arrêter 
court : « Plus de poésie, plus de chants, plus 
d'amour; tout a été dit! Si l'on s'obsline à 
vivre dans le même horizon, «elle terre épui- 
sée ne donnera plus naissance qu'à des œu- 



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216 
vres sans vie. Plions nos tentes et allons con- 
quérir un domaine plus riche, un sol plus 
vierge. Cette terre féconde sera la société 
que l'avenir nous garde et que nous devons 
lui ravir. Jusque-là renonçons à la muse! » 



NOTE X. 




Le docteur Shaw disait que le système de 
Copernic a bien aussi ses difficultés. « Je 
ne doute pas, ajoute ici J. de Maistre, qu'il 
n'y ait dans plusieurs têtes (Allemandes sur- 
tout), des pensées de ce genre qui n'osent 
se montrer. » 

Ils ont osé en montrer, depuis, d'un bien 
autre genre. L'imagination des socialistes alle- 
mands dépasse celle de tous les poètes. Nos 
théoriciens français ne peuvent plus rien in- 
venter après eux : Guillaume Marr laisse bien 




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217 

loin de lui Blanqui, et Prondhon n'est qu'un 
élève timide de Feuerbaeh. Celui-ci professe 
l'athéisme; « dans la société de l'avenir, l'a- 
mour de soi remplacera l'amour de Dieu, e 

t 
chacun vivra comme il lui plaira ; » tous les 

socialistes, français ou allemands, peuvent 
trouver cela : mais ce qu'un Allemand seir 
est capable d'imaginer, c'est de retenir, 
comme Feuerbaeh, les sacrements de l'Église, 
avec l'athéisme « 11 les conserve, parce que 
ce sont, dit-il, des symboles d'éternelles vé- 
rités. Ainsi, au lieu du baptême, les bains 
d'eau froide : l'eau renouvelle tout l'être, pu- 
rifie l'esprit et le corps; le frisson qu'elle 
donne fait magiquement tomber nos fatigues 
et nos soucis ; — l'Eucharistie , c'est la- 
table, etc. » Manger boire et se lever, voilà 
les rites de la nouvelle humanité : le reste 
est superstition. 






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NOTE XI. 




Tous les Français en ont fait l'observation, 
et ceux qui avaient des préventions contre 
l'Allemagne, comme Guy-Patin, et ceux qui 
étaient devenus Allemands, en haine de la 
France, comme Jameray-Duval : « Vienne, 
disait le premier au dix-septième siècle, 
mœurs faciles, bonne chère, ville de plaisir, 
s'il y en a au monde. » « L'usage du vin, écrit 
le second, était défendu anciennement aux 
rois et aux magistrats : si cette loi était en- 
core en vigueur, il y aurait peu d'Allemands 
qui ne renonçassent de bon cœur à la royauté 
et à la magistrature » (Mémoires de Valentin 
Jameray-Duval, bibliothécaire de l'empereur 
d'Allemagne, mss. de la bibliothèque de 
l'Arsenal). 






219 



NOTE XII. 



On ne saurait citer et taire entrer dans le 
texte tous les témoignages rendus au carac- 
tère social de notre langue. 

« La conception fausse ou louche, qui a 
besoin des plis et replis onduleux de la phrase 
pour se draper, dit un écrivain, d'un esprit 
très-sagace, l'abbé iMartinet, fera bien de ne 
pas se jucher dans la langue franco-gauloise, 
la plus diaphane, la plus incolore, la plus 
expressive des langues. » 

« Notre belle langue, disait excellemment 
le Père Bouhours, ressemble à une eau pure 
et nette qui n'a pas de goût, qui coule de 
s ource, qui va où sa pente naturelle la porte... 
Elle hait tous les ornements excessifs; elle 
voudrait presque que les paroles fussent tou- 
tes nues pour s'exprimer plus simplement ; 






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220 

elle ne se pare qu'autant que la nécessité et la 
bienséance le demandent... Si elle n'est pas 
encore la langue de tous les peuples, elle 
mérite de l'être. » 

Ces éminentes qualités de clarté et de rai- 
son sont inhérentes à notre nature; elles ne 
sauraient en être séparées : même quand le 
génie des littératures étrangères tenta de faire 
invasion dans la nôtre et d'en altérer le carac- 
tère, de 1825 à 1835, la langue parlée ne res- 
semblait pas à la langue qu'écrivaient les au- 
teurs à la mode. Un spirituel observateur di- 
gne par l'élégance et la netteté de son style 
d'être né en France, Xavier de Maistre, reve- 
nant à Paris après trente ans d'absence, ne 
se lassait pas d'en exprimer son admiration. 
La lecture de nos ouvrages modernes lui 
avait fait croire, à Saint-Pétersbourg, que l'on 
ne parlait plus en France cette belle langue 
qu'il avait jadis connue. Il fut bien surpris 
en la retrouvant toujours la même ; l'influence 



221 

anglaise et germanique n'avait fait qu'effleurer 
la surface ; les auteurs mêmes des livres les 
plus excentriques n'employaient pas dans la 
conversation d'autre langage que le vieux 
langage de nos pères, la vraie langue fran- 
çaise. Ils avaient pris un masque pour écrire; 
leurs livres étaient étrangers, eux, ils étaient 
restés Français. 



NOTE XIII. 

« Je trouve les Français, écrivait Franklin 
en 1779, la plus agréable nation du monde 
pour y vivre. Les Espagnols passent commu- 
nément pour être cruels, les Anglais orgueil- 
leux, les Ecossais insolents, les Hollandais 
avares, etc. ; mais je pense que les Français 
n'ont aucun vice national qu'on leur attribue. 
Ils ont de certaines frivolités, mais qui ne 






222 
font de mal à personne. Se coiffer de manière 
à ne pouvoir mettre un chapeau sur sa tête, 
et alors tenir son chapeau sous le bras, et se 
remplir le nez de tabac, peuvent s'appeler des 
ridicules peut-être, mais ce ne sont pas des 
vices, ce ne sont que les effets de la tyrannie 
de la mode Enfin, il ne manque au carac- 
tère d'un Français rien de ce qui appartient à 
celui d'un agréable et galant homme. » 



NOTE XIV. 



Un esprit très original du dix-septième 
siècle, Bussy-Rabutin, avait eu déjà l'idée de 
ce rapprochement de nations : dans un opus- 
cule peu connu, la Carte géographique de la 
Cour, il trace le piquant tableau que voici : 







Courage. 




Allemands. 


Comme un ours 




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223 


Anglais. 


Comme un lion. 


Français. 


Comme un aigle. 




Beauté. 


Allemands. 


Comme une statue. 


Anglais. 


Comme un ange. (1) 


Français. 


Comme un homme. 



Savoir. 



Allemand. 


Pédant. 


Anglais. 


Philosophe. 


Français. 


De tout un peu. 




Conduite. 


Allemand. 


Ne fait ni bien ni mal 


Anglais. 


Aime et fait le mal. 



(1) Ce jugement de Bussy-Rabutin, complète l'opinion 
émise page 72. — Quand les Anglaises sont laides, elles 
le sont à vous désoler; quand elles sont belles, elles le 
sont à vous ravir. 



■■■■■■■■■■ 



224 
Français. Oublie le mal et le bien qu'il 

fait et qu'on lui fait. 

Vivre. 



Allemand. 


Ivrogne. 


Anglais. 


Gourmand 


Français. 


Délicat. 



Femmes. 

Allemandes. Ménagères. 
Anglaises. Reines. 
Françaises. Dames. 




Maris. 

Allemands. Maîtres. 
Anglais. Valets. 

Français. Compagnons. 



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225 

Lois. 

Allemand. A des lois (elles quelles. 

Anglais. A de mauvaises lois et les ob- 

serve soigneusement. 

Français. A de bonnes lois et les observe 

mal. 



Bussy-Rabutin ajoute à ces trois nations les 
Italiens et les Espagnols, que l'on a passés 
ici sous silence. 



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NOTE XV. 



La folie des Français pour les étrangers, 
disait déjà un Français à la fin du seizième 
siècle, est telle qu'ils ne s'estiment rien, en 



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226 
comparaison d'eux, et que, sans considérer 
leurs intérêts, ils leur laissent prendre tous 
les avantages qu'ils veulent. 

FonÏenay-Mareuil. {Mémoires). 




NOTE XVI. IÇ 

L'ancienneté de la noble maison de ses 
rois, aînée aussi de toutes les autres, écri- 
vait Bonald à la fin du siècle dernier, l'excel- 
lence de sa constitution, les vertus et les lu- 
mières de son clergé, la dignité de son corps 
de magistrature, la renommée de sa chevale- 
rie, la science de ses universités, la sagesse 
de ses lois, la douceur de ses mœurs, le ca- 
ractère de ses habitants, bien plus que la 
force de ses armées, ont élevé la France à 
un rang qui n'est plus contesté. 
« En France, a dit M. Guizot, le développe- 



227 
ment intellectuel et le développement social 
n'ont jamais manqué l'un à l'autre. Ce double 
caractère d'activité intellectuelle et d'habileté 
pratique est empreint dans tous les grands 
événements de l'Histoire de France et leur 
donne une physionomie qui ne se retrouve 
point ailleurs.» {Cours d'Histoire moderne.) 



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Introduction P ;, ? e - * 

Première Partie. — Les Anglais... ... — 23 

Deuxième Partie. — Les Allemands.. . . — 83 

Troisième Partie. — Les Français — 129 

Conclusion — 1°° 

Notes — - 01 



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Pari,. — Typ. de H. CARION, père, rue Riehar, 20. 



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